Revisiter l’histoire coloniale par la fiction

Compte rendu : Lolvé Tillmanns, Colon ne s’écrit pas au féminin, Genève, Cousu Mouche, 2026.

Colon ne s’écrit pas au féminin est un roman historique qui raconte le passé colonial suisse à travers la reconstruction fictive du point de vue de trois femmes aux positions fort différentes : Madame est l’épouse de Monsieur, un riche banquier genevois ; Anne-Laure est une paysanne du canton de Vaud, qui tente sa chance en tant que colon et perdra presque tout ; indigène, Safia vient d’une famille dépossédée de ses richesses et son prestige, à cause de la colonisation de l’Algérie par la Monarchie de Juillet. L’histoire se déroule au début des années 1850, durant la période du Second Empire, où Napoléon III accorde une concession à la Compagnie genevoise des colonies suisses dans la région de Sétif, la romancière montrant entre autres la manière dont Henry Dunant, futur fondateur de la Croix-Rouge (1863), enrôle des paysans pauvres au nom de la « mission civilisatrice » et se lance en affaires sans grand succès, sous l’œil ironique et condescendant de Madame. Dans une écriture sobre, accessible et à l’élégance discrète, Lolvé Tillmanns crée un dispositif romanesque critique qui remet en cause le mythe d’une Suisse sans rapport avec le colonialisme européen et interroge également l’imaginaire du « petit État neutre », en montrant, à travers le pouvoir et l’influence de Monsieur, la participation des milieux bancaires genevois à l’impérialisme français. Enfin, la phrase-titre affiche la volonté de problématiser le rôle et le point de vue invisibilisés des femmes dans l’histoire coloniale.

Notons que la publication de ce roman par les éditions Cousu Mouche s’inscrit dans une tendance plus large. En effet, les années 2020 ont vu émerger en Suisse une volonté croissante, parmi les universitaires, les journalistes et les curateur∙ice∙s de musée de rompre avec l’attitude de refoulement mémoriel à l’égard du colonialisme suisse. Présentée au Landesmuseum de Zürich en 2024 et au Château de Morgin en 2026 (actuellement, jusqu’au mois d’octobre), l’exposition « Colonialisme. Une Suisse impliquée », est emblématique de cet intérêt croissant pour l’histoire coloniale de la Confédération helvétique. En outre, la tonalité « intersectionnelle » du roman, qui s’efforce, à travers le destin des trois protagonistes féminines, de donner à penser l’étagement et l’imbrication des rapports de domination de classe, de genre et de race, renvoie également à la diffusion de plus en plus importante, à gauche, de l’antiracisme politique. La précision de l’écriture tout comme le travail de documentation historique de Tillmanns témoignent à cet égard de l’intention éthique et politique de restituer la diversité des points de vue et des voix en respectant leur intégrité.

Mais le dispositif romanesque vise aussi à faire apparaître les ambiguïtés et les ambivalences qui traversent les voix et les points de vue. Sans manichéisme ni complaisance, le roman montre la manière dont les trois femmes et les personnages qui gravitent autour d’elles sont saisis et façonnés par les rapports sociaux et l’histoire. En montrant le monde à travers les yeux d’une grande bourgeoise, d’une paysanne-colon et d’une jeune femme indigène, le roman examine de manière nuancée les formes de dépossession féminine et leurs différences en fonction de la position occupée dans l’ordre hiérarchique social, genré et racial. Tandis que Madame, femme émancipée à l’esprit incisif, est contrainte de vivre dans l’ombre de Monsieur et d’exister par procuration à travers son fils préféré, qui exerce la profession de journaliste à Londres et entame hélas une enquête indiscrète sur les affaires de Monsieur son père, Anne-Laure suit son mari à Sétif, où elle perd ses enfants, son espoir et sa foi en Dieu. Enfin, Safia, assujettie à l’ordre colonial, violée et mise enceinte par son employeur, assiste impuissante à la dépossession des siens et se retrouve, par la force des choses (un mariage), à faire partie des colonisés qui s’adaptent prudemment au fait colonial. À l’opposé, son frère Youcef, dont elle partage secrètement les affects de colère et les aspirations à la liberté, choisit la révolte et meurt en résistant à l’envahisseur. 

Il convient de dire un mot de la construction des chapitres. Tous comportent une citation en exergue (le plus souvent issue d’un document historique) et trois séquences narratives (une pour chaque protagoniste), avec mention du lieu et de la date, ce qui permet de mettre en scène le point de vue des trois femmes de manière évolutive et dynamique. Le caractère critique du dispositif vient non seulement de la construction raisonnée des personnages et de la narration, mais aussi des effets de sens engendrés par la juxtaposition du récit et des sources. Citations d’écrivains (Victor Hugo, Kateb Yacine, Maïssa Bey, etc.), d’hommes politiques de différentes époques (Napoléon III, général de Gaulle, Jean-Marie Le Pen), d’acteurs politiques de l’émancipation (Ferhat Abbas, Frantz Fanon, etc.), extraits d’articles de journaux, de correspondance, de textes législatifs et administratifs,  proverbes et slogans politiques sont autant d’éclats de réel, des morceaux de discours de domination ou d’émancipation, sortis de l’oubli de manière à éclairer l’histoire racontée, en restituant sa profondeur historique et en donnant à penser sa présence spectrale dans un monde qui est aussi – et encore, quoique différemment – le nôtre. Enfin, à travers ce qu’on appelle le « péritexte », à savoir l’ensemble des éléments textuels d’accompagnement de l’œuvre, le roman fait apparaître le travail de recherche et d’enquête qui a présidé à l’écriture. La bibliographie, l’évocation dans les remerciements des amitiés en Algérie et la mention d’une recherche menée aux archives de la compagnie genevoise exposent les soubassements collectifs de l’effort critique chapeautant la mise en intrigue.

Il y aurait encore beaucoup à dire – notamment sur l’intelligence narrative du texte et la qualité du scénario qui confèrent à ce roman historique sa chair, sa part d’incarnation –, mais j’espère que ces quelques remarques auront suffi à convaincre le public des nombreuses qualités de cette œuvre et qu’elles donneront envie aux lecteur∙ice∙s d’entendre le style de l’écrivaine, fin et retenu, auquel ce compte rendu ne rend pas suffisamment justice.

Vivien Poltier