Patchwork sida, ou les trous de la mémoire collective 

Compte rendu de : Mathias Howald, Cousu pour toi, Paris, Scribes, 2023, 216 p. 

Le sida, pendant longtemps, a été une sorte de secret murmuré. Ma mère me parlait souvent d’un de ses amis, qui en était mort trop jeune, sans jamais donner de détails, mais toujours comme une parabole : quoi que tu fasses, protège-toi. Dans la bibliothèque de mes parents, j’avais trouvé À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, de Hervé Guibert (1990). Je l’ai lu, fébrilement, à quinze ans, sans trop comprendre, ou en ne comprenant qu’à-demi mon malaise, que je partageais avec l’auteur de Cousu pour toi : c’était une de mes premières représentations de l’homosexualité, d’emblée « infecté[e] d’images de mort » (22). Cousu pour toi propose une forme de réparation de cet imaginaire, en explorant le double-tabou d’une société suisse qui, frileuse dans les années 1990 au sujet de l’homosexualité, se tait à la fois sur ses vivant·e·s et sur ses mort·e·s. Comme le dit une infirmière d’un Checkpoint où le narrateur, dans les années 2020, se fait dépister, après avoir dit qu’il écrit sur le virus : « On ne parle plus de sida aujourd’hui, en tout cas pas en Suisse. Et j’espère que vous allez écrire des choses positives, ça nous changera. » (142) À ce désir, on ne peut que répondre que le récit doux-amer proposé par Mathias Howald récuse en tout cas la première partie de la phrase et répond à la seconde par une inventivité narrative salutaire, qui met en son centre l’ambiguïté de tout travail de mémoire : le souvenir et la perte. 

Le récit se construit autour de trois formes qui se répondent. D’abord, celle de l’autofiction, qui met en scène un avatar de l’auteur, gymnasien gay au placard à Lausanne au début des années 1990 et en quête de communauté. Ensuite, celle qu’on peut qualifier avec Saidiya Hartman de la « fabulation critique » (critical fabulation), qui construit à partir du silence et de l’incomplétude des archives des récits minoritaires. Cette forme de spéculation historique utilise le récit afin, non pas de réécrire le passé, mais de multiplier les petites histoires qui viennent déstabiliser la grande. Les deux formes s’imbriquent avec élégance et sensibilité, à la manière des fameux patchworks de noms en mémoire des disparu·es du sida, dans un texte qui répare un vide tant personnel que collectif. Enfin, dans une deuxième partie séparée, la forme de l’enquête : « J’ai tiré sur le fil et les images se sont lentement déployées, motif par motif » (107). L’auteur-narrateur raconte sa recherche autour de ces archives du sida, la découverte d’un documentaire qu’il n’est pas sûr d’avoir vu adolescent, et sa rencontre avec des militant·es de la lutte contre le sida en Suisse, afin d’écrire cette mémoire longtemps tue. Cette dernière forme, plus diaristique, a pour effet d’ancrer définitivement le texte dans le présent, et débarrasse complètement toute connotation poussiéreuse que l’on pourrait associer à la question de l’archive, passion (justifiée) des luttes LGBTQI+ depuis quelques années. 

L’archive au centre du projet est un objet lui aussi hybride : la pratique du patchwork des noms, « des rectangles de 90 sur 180 centimètres […] qui sont brodés, décorés, peints par les proches d’un disparu du sida. C’est donc toute la mémoire de quelqu’un qui est symbolisé dans cette espèce de tableau très chargé de l’affectivité des gens qui l’ont confectionné. » (31) Les mots de Pierre Biner, dans l’émission Viva consacrée à cette pratique mémorielle et militante, sont fidèlement retranscrits. Dans ce documentaire diffusé le 27 novembre 1994 sur la RTS d’alors, le jeune narrateur découvre Alexander, qui déclame un poème d’amour à son ami décédé, dont les premiers vers sont « Cousu / Point par point pour toi » (33). Bouleversé, le narrateur « touche l’écran du bout de [ses] doigts, l’électricité statique fait se dresser les poils du dos de [sa] main. [Il] caresse la joue d’Alexander qui n’est plus qu’une combinaison de minuscules hexagones verts, rouges et bleus. » (36) De tels passages témoignent avec force de l’immense isolement qu’implique grandir dans le placard, et entouré d’un vide culturel qui fait que, tristement, comme le dit le narrateur, « c’est souvent dans des films ou des reportages sur le sida […] que je peux voir deux hommes ensemble mais l’idée de fantasmer sur des mecs malades me met mal à l’aise. » (19) Imaginaire de la sexualité, imaginaire de la mort, silence, symbolisé au sein de la famille même du narrateur par l’incapacité de ses parents à parler de la mort de Denis, un ami de son père décédé en 1991 : « il ne savait pas quoi faire de ses émotions, moi non plus » (19-20). Le récit alterne donc entre les escapades nocturnes du narrateur, à l’étroit dans sa ville « coincée entre le Jura, le lac et les Alpes » (90) qui fait le mur pour écouter les lignes de minitel dans une cabine téléphonique, parcourt les petites annonces dans L’Hebdo, regretté magazine des familles suisses de classe moyenne, fume en allant au lycée et écoute des disques pour s’évader, et la vie d’Alexander, occupé à coudre le kilt de son amoureux décédé, « Thomas apparaît au centre de la rémanence blanche qui clignote sous ses paupières. » (47) L’écriture alterne avec brio une sobriété efficace, presque documentaire, et une sensibilité aux émotions et aux sensations, notamment lorsque le narrateur relate la visite d’un militant de Sid’Action dans sa classe : « François se tourne vers nous. Des larmes coulent le long de ses joues, mais sa voix n’est pas altérée. Quelqu’un fait craquer une articulation, une semelle frotte contre le linoléum. Je sens des mouvements indistincts autour de moi, nous sommes un seul corps, nous respirons en même temps. » (76) Dialogue trouble entre le passé et le présent, limite trouble entre fiction et réalité, le texte nous prend dans son corps à corps. 

Mais aussi dans son réseau ferroviaire. La deuxième partie, qui reflète par l’omniprésence des trajets en train l’étroitesse de « la maquette à taille réelle qu’est [Lausanne] » (120) et la nécessité de s’en évader, à Paris, à Zürich, retrace un réseau de militant·es, et tisse des témoignages, des visites aux archives, des résidences d’écriture, des désirs et des frustrations. Coulisse de la première partie du texte, sur laquelle on sent l’influence de Guillaume Dustan et son homologue (et amoureux) suisse Nicolas Page – auquel l’auteur dédie une rencontre fugitive – dans le choix de donner accès à l’écriture en train de se faire, aux possibles jamais déployés, aux fils dévidés qu’on ne peut pas explorer jusqu’au bout. L’aspect plus aéré, décousu, fait honneur aux discontinuités de la mémoire tout en traçant des portraits de militantes, comme Iris ou Antonia, engagées dans Sid’Action, ou l’histoire d’Elham, à l’origine en partie du personnage de Jo pour qui « le sida n’était pas un drame mais une expérience » (131), et dont la courte vie a été uniquement dédiée à l’activisme et aux groupes de solidarités, à l’opposé à l’origine de l’horrible B.D. moralisatrice de prévention Jo qui a traumatisé, je peux en témoigner, en tout cas deux générations d’adolescent·es, dont le narrateur fait un résumé d’anthologie (22-25). 

J’espère que dans les gymnases vaudois, et ailleurs, se lira désormais Cousu pour toi. 

Val Bovey