Compte rendu de : Alice Bottarelli, Donutopia, Paris, Éditions Verticales/Gallimard, 2025.
Avec un univers à rebours des scénarios écologiques prédominants dans les fictions environnementales contemporaines, Alice Bottarelli signe un roman subtil aux éditions Verticales, publié en ce printemps 2026. On ne s’isole pas pour échapper aux catastrophes climatiques, on ne meurt pas de la sécheresse ou d’inondations massives. On sort du terrier et on va découvrir le monde, changé, certes, mais toujours là.
« Donutopia » est un néologisme forgé à partir des substantifs anglophones « doughnut » et « utopia ». Il renvoie à la théorie du doughnut de l’économiste Kate Raworth, qui définit un modèle économique fondé d’abord sur le bien-être et non sur l’accroissement monétaire, pour penser les corrélations entre les ressources à disposition sur Terre et leur gestion pour une vie digne à un niveau collectif. Utopia, œuvre publiée par Thomas More au XVIe siècle, initie un genre littéraire conjectural, où s’imaginent la résolution de tensions sociopolitiques sur un mode ironique. Se niant elle-même dans sa construction lexicale, l’utopie est idéale mais irréalisable : dès qu’elle adopte le cours du temps, qu’elle s’incarne dans le prisme de personnages et dans une histoire, elle glisse vers l’idéologie et la dystopie.
L’imaginaire de Donutopia, jouant des codes utopiques et dystopiques, met en perspective le système extractiviste des sociétés dominantes et leurs impacts environnementaux sans dysphorie généralisée. La narration offre ainsi un futur « désirable »[1], encore possible, où les individus humains s’organisent dans de petites sociétés de subsistance, après l’effondrement du système actuel. Un tel univers est révélateur des préoccupations écologiques et du militantisme de l’autrice, qui participe autrement à l’imaginaire collectif : elle touche d’autres cordes émotionnelles chez les lecteur·ices, celles de la mise en action individuelle et collective, opposée à la paralysie que les scénarios catastrophes terrorisants peuvent instaurer.
La fiction déploie des représentations environnementales liées à la topographie suisse romande, du Valais à la région lémanique, à la hauteur de l’actuelle commune de Lausanne, et plus précisément du campus – gardant trace de l’une de ses origines, un atelier du Centre de compétences en durabilité de l’Unil que l’autrice a co-animé, où il était question pour les étudiant·es de mêler fictionnellement futur positif et théorie du doughnut dans le bâtiment du Vortex. Les environnements sont montrés dans leurs atteintes et aussi dans leurs régénérations. La temporalité s’étend des années 2030 à 2200. En effet, les époques se côtoient de manière anachronique dans les témoignages de plusieurs interlocuteurs : le temps long s’illustre dans une narration multisituée, qui fait état de plusieurs manières de voir le monde. Un incipit sous forme de prélude titré « Enfants d’aujourd’hui,/ ce livre est à vous » (p. 9) inscrit la première borne, l’année 2202, où un·e narrateur·ice impersonnel·e dont on ne connaît l’identité signale avoir retrouvé un manuscrit – motif cher à l’autrice, qui paraît dans d’autres de ses œuvres –, dans un contexte où « anouveau nous pouvons imprimer des livres. Les temps sont à la bondance » (p. 10).
Le manuscrit retrouvé, qu’on peut lire après ce prélude (dès la p. 11), est scindé par plusieurs « Vortextes » (p. ex. pp. 81, 99, 199), et d’autres œuvres, telle Henry V de William Shakespeare, archives du Vortex qui abrite la société utopique. Son écrivain a dû rédiger là où il trouvait de quoi, sur de multiples supports : le roman reproduit les conditions matérielles de l’écriture, comme les mots qu’on lit entre les lignes de la pièce de Shakespeare, ou comme ceux qu’on lit sur les tickets de caisse retrouvés dans les livres d’une bibliothèque, dans des pages aux marges très prononcées conditionnant la place du texte. Sa profondeur temporelle lui donne une valeur historique, témoin d’un temps intermédiaire, séparant notre présent crépusculaire et la nouvelle société d’« à bondance » (p. 10), un temps de crise, où se développent en parallèle des troubles et des reconstructions. La diachronie s’éprouve d’emblée dans le langage, qui montre des écarts vis-à-vis des normes contemporaines, indices de transformations sociales, comme des néologismes, des apocopes, des flexions grammaticales déprogrammant la binarité des genres : « Et pourquoi l’autre bunk il srait en route pour là-bas ?/Parce qu’ielles accueillent toutes sortes de dingues. Y a un de ces bolo, le Vortex, où les gensses sont grave perchéses » (p. 30).
Alors que le langage se transforme, le narrateur du manuscrit, surnommé Henri, présente une aphasie qui le situe dans une relation antithétique ou en tout cas de résistance au changement. Son témoignage, sorte de journal intime, constitue le cœur de la fiction. Le point de vue d’Henri est celui d’un homme isolé, apeuré, animé de croyances naissant de cette peur, qui le font agir en conséquence : il se cache sous terre, s’arme et se méfie des autres, dans une tendance survivaliste : « Essayer d’imaginer ce qui m’attend dehors. / Des hommes armés dans chaque rue, comme au début des Troubles. Mais avec plus de matériel : kalachs, tanks, miradors » (p. 15). Une modalité épistémique donne à voir une incohérence entre ses appréhensions et ce qu’il découvre effectivement dans le monde émergé, qui le désendoctrine : « Il s’agit indéniablement de vrais canards » (p. 45).
Le parcours d’Henri débute avec un au revoir : il quitte sa femme, Solveig, et son fils, Abel, à la recherche de nouvelles sources de subsistance. Il voyage de leur antre jusqu’au lieu utopique qu’on découvre dans un échange entre deux femmes, les premières humaines qu’il rencontre (p. 30). L’apparition du terme bolo est précédé de plusieurs référents : une « grappe d’écolieux », un « système néocommunal », un « transtème », une « dizaine » de « microvillages » (p. 30). Le site de l’Unil en fait partie. On apprend plus loin dans la narration qu’il renvoie à une théorie politique du XXe siècle (p. 166) :
Bolo = terme utilisé en 1983 par un anarchiste suisse-allemand qui s’appelait P. M./Désigne une structure communautaire à partir de laquelle fonder une nouvelle base sociale. Réorganisation de la société en bolo./Pourrait se traduire par tribu, quartier, commune, voisinage. Par opposition à la famille nucléaire capitaliste (?!?)/Bolo = ~ 500 personnes max. Au départ. Plus aujourd’hui.
L’expérience sociale différenciée du système patriarcal se trouve mise en perspective par le point de vue conservateur d’Henri, qui fait l’expérience d’un système sociétal tourné d’abord vers un bien-vivre transversal, humain et plus qu’humain. Après avoir navigué en pédalo du Valais à « l’embouchure de la Chamberonne » (pp. 47-48), Henri est accueilli par les habitant·es du Vortex, sans méfiance, sans violence, de l’eau et de la nourriture cultivée, récoltée et gérée avec parcimonie mais sans rationnements excessifs, une organisation sociale fondée sur les capacités et les limites de chacun·e. Le Vortex est la première de plusieurs factions, qui se déclinent en fonction des convictions politiques des groupes. Il n’y a pas de fédération globale. Henri incarne ainsi une trajectoire d’anti-héros allant de la méfiance à la confiance, de la défiance à la coopération, de la logique individualiste à collective. D’un ethos masculin évolutif, traversé d’ironie et d’ambivalence, se dégagent des implicites auctoriaux rivés vers des considérations écoféministes.
Enfin, rythment encore la narration des séquences de rêverie animale inscrites dans des espaces sauvages et liées à la forêt du Vortex. En italique, elles se présentent entre les phases d’éveil du personnage, faisant écho à la voix d’Henri. Facette nocturne de sa psyché, ces séquences montrent une relation sous-jacente, inconsciente, archétypale. Elles révèlent une hybridation des espèces sur un mode animiste, ménageant une place pour des croyances préservant les rapports entre les êtres et rappelant les théories de l’anthropologie de la nature. Ainsi, les allégories se substituent à la factualité cartésienne, signifiant sur un mode moins rationnel qu’analogique. La « Forêt profonde », « œil du cyclone » (p. 197) mime d’ailleurs le centre du Doughnut, le vortex d’une œuvre concentrique, d’un personnage partant de l’extérieur pour aller vers un point nodal, intrigue qui nous invite à réfléchir à nos manières de consommer et de faire communauté.
Alicia Schmid
[1] Voir https://alicebottarelli.ch/index.php?menu=podcast (consulté le 26 avril 2026).