Compte rendu de Marina Skalova, Le corps cille, Genève, Héros-Limite, 2025.
Publié en 2025 dans la belle collection de poésie des Éditions Héros-Limite, Le corps cille est le nouveau recueil de Marina Skalova, une autrice née à Moscou et vivant, selon le site de l’éditeur, « entre la Russie, la France, l’Allemagne et la Suisse ». Dans l’univers de la poétesse, par ailleurs traductrice littéraire de l’allemand et du russe, ce multiculturalisme se manifeste avant tout sous la forme d’un travail passionnant sur le plurilinguisme, dont Le corps cille est tout à fait emblématique. En effet, ce recueil en vers libres est tout entier construit sur un dispositif textuel trilingue qui met en regard les langues française, allemande et russe. Tout au long du texte, structuré en trois longues suites de poèmes (« et le corps », « peur à peau », « l’œil s’enlangue »), Marina Skalova déploie sur l’espace de la page un jeu de miroirs signifiant où les mots d’une strophe écrite en français, en haut à gauche de la page, se reflètent dans un russe translittéré, plus bas à droite, d’où ils rebondissent vers l’allemand, à nouveau à gauche, avant de se déposer en bas à droite sous la forme d’une nouvelle strophe en français, plus résiduelle que synthétique, qui met au jour l’irréductibilité des langues. Car si, à première vue, Le corps cille semble reposer sur un habile travail de traduction, il n’en est rien.
Le texte, à la faveur d’un dispositif qui évolue et se complexifie de page en page, cherche au contraire à établir sa vérité dans l’écart et la tension entre les langues, dont la coexistence fonctionne moins sur le mode du dialogue que sur celui de la friction, du frottement. Ainsi, le livre s’ouvre par le constat du corps vieillissant (« le temps incruste/nos visages//un calcaire/qu’on ne peut racler », 6) auquel la poétesse réagit de manière différente dans chacune des trois langues : « c’est/encore un visage […] eto/echë listo ? […] ist das noch/ein gesicht » (7). L’affirmation rassurante du français se heurte à l’interrogation tranchante du russe, nuancée ensuite par l’ambiguïté inquiète de l’allemand. Par un travail d’une grande finesse sur le ton, le lexique et la syntaxe, Skalova cherche donc la torsion plus que la traduction et donne à éprouver de manière vertigineuse une situation singulière précisément inconnaissable.
Cette situation, c’est d’abord celle d’une femme, troublée dans sa voix et dans son corps par la mise au monde d’un enfant : « le corps enfle/dégonfle//la peau est une pâte/pétrie » (10). À travers les multiples couches linguistiques se dessine l’accouchement, traité par petites touches qui sonnent comme des impacts, dans une évocation courageuse et organique de la douleur : « et la nuit, donc celle-là//agrafes sous-marines,/clapotis, pinces de fer//ascenseur thoracique […] tout droit/la sortie//tout droit/la douleur » (12-13). En écho à son usage du plurilinguisme, Skalova travaille à triturer la matière intime, et regarde en face ce qui grince, ce qui déchire, ce qui tressaille, pour dire aussi ce que la maternité comporte de violence brute : « ils débarquent, ils sont douze/blouses vertes, masques stériles […] et le corps sismographe/trace les heurts de cette nuit ». Passé au filtre du russe et de l’allemand, le français se fait nébuleux et permet d’exprimer la dépossession du corps lorsque « elle demande si c’est froid/exténuer la réponse/ne pas comprendre la question » devient, quelques lignes plus bas : « elle demande c’est pas froid/répondez svp/épuiser incomprendre » (14). À ces moments âpres toutefois, succède l’émerveillement, puis l’interrogation portée sur le monde du point de vue de l’enfant, qui affleure dans le texte comme un interlocuteur tourné vers un avenir incertain : « là où personne n’est rien/dort wo niemand und nichts/ne demande quoi ou qu’est-ce et/wissen will was und wie und/tu/du » (21). De là, une nouvelle interrogation, celle, évidemment, de la langue à transmettre à l’enfant. Il y a bien sûr le charabia du nouveau-né, incompréhensible et sublime, mais qui n’est que transitoire : « pagouna pagouti/pagigi padadab/padadam manoungya/padatok fesdotok//fesses de toc/feu d’artifice ta glotte/tu rimes le logos tien/en alexandrins » (35). Il y a également ce désir magnifique de « s’enseigner une grammaire/de la tendresse » (33). Mais il y a surtout l’ambiguïté du russe, la langue maternelle de l’autrice, que l’enfant réveille et qui montre ses revers : « je ne sais pas comment dire ça/dans ma langue d’enfant » (9) ; « cette langue de mort/je ne la connais pas » (51).
Car cette situation, évoquée plus haut, c’est également celle d’une femme exilée à travers les langues et les pays, que la situation géopolitique de la Russie sidère et qui s’interroge sur la responsabilité de la langue à l’heure de la guerre en Ukraine. En contrepoint des douleurs physiques de la grossesse, dans nombre de formules auxquelles on peut aisément prêter un double sens, surgit l’inquiétude face à l’expansionnisme russe : « travaux forcés aux frontières/poussées titanesques,//ventouse//la douleur,/qu’un passage » (13). L’étalement des strophes sur la carte de la page devient donc également un jeu territorial, où les langues cherchent à s’interpénétrer. Le corps endolori et ses métamorphoses se reflètent dans l’évocation de la menace militaire, et inversement : « sous la peau une armée/s’est logée quadrillage//officiers en bronze/dimensions de statues//un corset de cellules/cela progresse » (17). Au fil d’analogies puissantes, qui parfois dérangent, Marina Skalova tisse entre elles ses angoisses et fait tenir ensemble, en un équilibre instable entre les langues, l’intime et le continent. Ce n’est dès lors pas innocent si la poétesse, dans les dernières pages de son recueil, après l’effroi des « corps qui jonchent l’asphalte » (54), troque le translittéré pour l’alphabet cyrillique et renvoie la langue russe à son altérité pour concentrer son attention sur l’enfant porteur d’espoir : « tu ouvres un coin des stores, vois/ce que résister veut dire » (55).
En fin de compte, la situation que Marine Skalova donne à explorer, c’est peut-être simplement celle d’une poétesse, qui se débat avec son outil de travail, la langue, et en expose à la fois les puissances et les failles : « les mots ne supportent pas/la vie des entre-deux » (11). Cet entre-deux, indicible et omniprésent dans les interstices entre les vers, c’est à la fois celui du plurilinguisme, celui de l’enfant porté au ventre qui n’est pas encore né, celui de la mère émerveillée mais meurtrie dans sa chair, celui de la relation ambigüe aux racines, bref, celui du regard trouble que la poésie doit continuer à cultiver. L’autrice le fait à merveille, et finit par épouser sa nature fugitive, insondable et révoltée aux dernières lignes du texte : « et je suis grondement/fureur de la pierre//ruisseau grelottant ;/dédale ».
Vincent Annen