
Machine à sensibiliser
Comment lutter contre une maladie incurable, qui ne cause de mort que sociale ? Dans I Swear,de Kirk Jones, cet enjeu détermine la mission que s’est donnée l’homme dont il s’inspire, autant que l’ambition de prolonger, voire amplifier ce combat à l’écran.
Atteint du syndrome Gilles de la Tourette depuis l’adolescence, John Davidson a consacré sa vie à sensibiliser l’opinion pour atténuer les stigmates de ce trouble neurologique encore mal connu, ce qui lui vaut d’être élevé membre de l’Empire britannique en 2019. Dans le plan qui saisit la remise de décoration, sur laquelle s’ouvre le film, le lettrage cruciforme du titre suggère d’emblée un destin christique pour celui qu’incarne l’excellent Robert Aramayo. En effet, la reconnaissance de son dévouement par la reine équivaut à une résurrection aux yeux de la même société qui le « mit à mort » sitôt les premiers symptômes apparus — tics moteurs et insultes incontrôlables, soit autant de comportements infamants qui restreignent son accès à l’emploi, au logement ou encore au mariage, c’est-à-dire à une vie normale.
Des hauts et des bas
Mais I Swear ne se contente pas de restituer cette trajectoire, que l’on serait tenté de qualifier de convenue si elle n’était pas inspirée de faits réels. Il déploie tous les artifices de la fiction pour dramatiser le destin de son protagoniste, et en prolonger l’œuvre éducative. Le happy end anticipé permet ainsi de gérer les anticipations du public, suivant un ressort narratif éprouvé. D’un côté, il les construit : l’incipit ayant exposé le syndrome, la félicité de John adolescent inspire fatalement la crainte de voir cet avenir brisé. De l’autre, il les dégonfle, puisque l’on sait que tout finira bien.
Or, cette économie narrative ménage paradoxalement un espace au film pour malmener son protagoniste, dont il organise la déchéance terme à terme. Alors qu’il entre au lycée, John est en effet d’abord présenté comme entreprenant, en amour comme en affaires — l’argent de poche gagné en livrant des journaux lui permet d’inviter une camarade de classe au cinéma —, et gardien de but prometteur. Las, il est ensuite méthodiquement humilié à l’apparition des premiers symptômes ; devant son amie, puis devant le scout venu le voir jouer. Malgré l’émotion suscitée, la répétition de ce schéma, qui fait suivre chaque progrès dans le quotidien de John par une arrestation ou un passage aux urgences, finit par lasser.
Troublant mélange
La fiction aurait pourtant bien des choses à apporter à la mission du John authentique. L’on aperçoit ce potentiel dans la représentation de ses rapports sociaux, marqués notamment par la suspicion que ses tics vocaux manifesteraient le fond de sa pensée. Cette idée se vérifie d’abord dans une séquence de blackjack joué avec sa famille de substitution ; habile référence à la double acception du terme « handicap », qui renvoie aussi bien à la condition de John qu’à l’avantage qu’il procure malgré lui à ses partenaires de jeu, en leur révélant ses cartes. Mais elle est vite battue en brèche lorsque John s’accuse d’un crime qu’il n’a pas commis, reflétant toute la complexité du syndrome.
Au lieu de ça, I Swear laisse une désagréable impression de mélange des genres, qui tient beaucoup à sa séquence conclusive. À rebours de la prémisse d’incurabilité du syndrome, il présente comme « remède miracle » un bracelet dont le fabricant est abondamment cité. Et pour renforcer l’idée que « tout était vrai », défilent au générique des images d’archives où l’on reconnaît non seulement les personnages, mais aussi des répliques du film. Ironiquement, la confusion avec sa source d’inspiration se prolonge par-delà l’écran : la polémique suscitée aux BAFTA par les insultes racistes proférées par John — le vrai — rappelle que le happy end ne marque pas toujours la fin de l’histoire. Leçon que le film aurait bien du mal à assumer : lorsque l’on porte le syndrome de la Tourette, on peut être crucifié plus d’une fois.
Dimitri Nouveau (08.04.2026)
I swear
- Réalisation : Kirk Jones
- Pays de production : Royaume-Uni
- Genre : Drame
- Acteurices: Peter Mullan, Shirley Henderson, Robert Aramayo
- Durée : 2h01
