
Après quatre long-métrages de fiction, la réalisatrice argentine Lucrecia Martel se tourne cette fois-ci vers le documentaire, en prenant un sujet plus que d’actualité dans son pays et à travers le monde : la revendication des peuples et communautés indigènes. Entre images d’archives, notamment celles du meurtre, photos prises par les familles et captation du procès, Nuestra Tierra restitue non seulement un crime, mais peint aussi le portrait de la communauté Chuschagasta et les luttes constantes pour revendiquer son droit de vie. Le film prend comme fil conducteur le déroulé du procès, en y insérant des passages tournés sur les membres de la communauté, les familles, les histoires personnelles …
Lucrecia Martel s’intéresse à l’autoréflexivité du cinéma (Ben-Hur ouvertement cité comme réveil de conscience politique), à sa capacité à raconter, à symboliser, à rendre la vérité saillante, mais aussi à rendre justice. Si le tribunal reconnaît coupables les meurtriers, reconnaissance légale donc, Nuestra Tierra reconnaît la communauté Chuschagasta comme victime, mais aussi comme vivante. Lucrecia Martel joue avec la fiction et le documentaire, pas dans sa forme, mais dans son propos même. Une séquence captivante présente la reconstitution du meurtre, sous les yeux de la police judiciaire, par les assassins et par les témoins. A l’appui, une vidéo peu claire, où le son prime sur l’image, filmée par un des coupables, constitue une preuve documentaire autour de laquelle la fiction va tenter de s’immiscer, en chargeant le discours colon à l’encontre des victimes.
Voici qu’entre en jeu un autre thème primordial, la place de la communauté au sein de l’Etat argentin. Nuestra Tierra, dont la traduction littérale en français est « notre terre », pose une question primordiale, dès son titre, vis-à-vis de la position des communautés autochtones face aux puissances coloniales, dont le principe même consiste à s’accaparer, s’approprier des terres définies comme « sauvages ». Délimiter le territoire, c’est encadrer une supposée zone de civilisation, établir des codes occidentaux dans un paysage hostile aux blancs. En outre, du point de vue colonial omniprésent au cinéma, c’est agir de manière bienveillante, altruiste, même héroïque auprès du « sauvage », dont le massacre devient nécessaire au nom de l’instauration de la sacrosainte civilisation. Le film de Martel ne manque pas d’établir ce paradoxe. La communauté Chuschagasta fête l’Indépendance de l’Argentine, arborant fièrement le drapeau blanc et bleu ciel, que le petit soleil vient orner, célébrant un Etat qui les rejette, et se considérant comme faisant partie de la nation. Cette même Argentine, fondée sur un idéal colonial, dont l’Indépendance signifie en réalité l’instauration de frontières strictes et de la monétisation des terres. Etat qui a longtemps considéré les populations autochtones comme disparues, malléant les caractéristiques les définissant, afin de considérer la « sauvagerie » comme éteinte, signifiant l’instauration définitive de la civilisation occidentale.
Le nouveau film de Lucrecia Martel balaie fermement les représentations coloniales auxquelles le cinéma s’est rattaché pendant son siècle et quelque d’existence. La réalisatrice argentine use des techniques, des conventions du médium pour rétablir des vérités absentes, souligner des mensonges historiques. Une interview avec un historien, mise, grâce au montage et au champ/contrechamp, en résonance avec le tribunal, permet de décaler la malhonnêté, la dangerosité du narratif national, qui a effacé ses premiers habitants pour prôner les colons. Le procès n’est qu’un reflet de l’attitude de ces derniers vis-à-vis des communautés autochtones : les terres ne sont vues que comme ressources monétaires, que le capitalisme doit à tout prix gangréner, et qui passe donc par l’élimination de toute entité ne faisant pas partie du système, tandis qu’elles constituent la source vitale des populations natives, chérissant la nature, pendant que d’autres ne veulent que la détruire. L’individu corrupteur doit donc déstabiliser la communauté, ravager la structure familiale, voler les animaux, dérober la terre, pour obtenir son profit : l’argent, symbole ultime de la puissance coloniale capitaliste.
A découvrir dès le 29 avril au Cinématographe !
Gil Dalebroux (29.04.2026)
Nuestra Tierra
- Réalisation : Lucrecia Martel
- Pays de production : Argentine
- Genre : Documentaire
- Acteurices: Communauté Indigène Chuschagasta
- Durée : 2h02
