El Ser Querido : reconstruire le lien familial par le cinéma (Critique)

el ser querido
©cineworx gmbh

Le cinéma d’auteur espagnol se porte au mieux actuellement avec 3 longs-métrages en compétition officielle à Cannes. Si El Ser Querido a eu le mérite de récolter d’excellents retours lors de sa présentation sur la Croisette, le film de Sorogoyen est reparti bredouille du festival sans le moindre prix, un résultat qui semble sévère pour une œuvre qui a pourtant beaucoup à offrir en un peu plus de deux heures. La comparaison a très vite été faite avec Valeur Sentimentale, orné du Grand Prix l’année dernière, et pour cause : les deux films prennent le même postulat de départ, celui d’un père réalisateur qui propose un rôle à sa fille actrice avec au centre de l’intrigue une relation éminemment conflictuelle. Loin de se limiter à une simple copie du film de Joachim Trier, El Ser Querido va s’intéresser à déconstruire la figure masculine nerveuse d’un réalisateur prêt à exploser sur son tournage.

Le film s’ouvre sur une longue scène de dialogue au restaurant qui distribue déjà tous les rapports de force dont il sera question. Immédiatement les non-dits prennent une lourde place dans la discussion entre paroles et silence sous tension. Esteban (Javier Bardem), réalisateur reconnu à l’international, revient en Espagne après 13 années pour proposer un rôle dans son prochain projet à sa fille Emilia (Victoria Luengo) désormais adulte. L’absence du père est tout de suite thématisée. Emilia n’a jamais vraiment connu celui qui revient soudainement pour l’embaucher dans son film, elle qui a pourtant toutes les raisons de garder des ressentiments envers ce dernier. Tournage il y’aura, mais tout ne va pas se passer comme prévu, malgré le titre paradoxal du film (L’Être aimé en français) qui ne le laissait pas transparaître.

Sur le plateau du film dans le film va se déployer une situation d’incommunicabilité entre une actrice qui cherche ses marques et un réalisateur exigeant qui surplombe le tournage de son ombre menaçante. Les moments d’intimités entre père et fille vont se faire rares, souvent mis à distance comme le symbolise bien une scène de discussion au téléphone depuis le balcon respectif de chacun. Père et fille n’osent vraiment se comporter tel quel, ils ont en fait beaucoup à connaître de l’autre. Au fur à mesure de l’avancée du projet, la tension va monter jusqu’à l’explosion totale au moment de tourner une scène où la violence ressurgie va réveiller d’anciens traumatismes. « On ne peut pas prétendre que les films réparent tout », c’est ce qu’Esteban et Emilia vont devoir apprendre à accepter.

Le métrage de Sorogoyen jouit d’une mise en scène complexe et recherchée. Formellement parlant, le film est extrêmement riche tant il propose bon nombre de jeux de variations de couleurs, de format ou encore de son. On passe soudainement au noir et blanc, la musique s’efface pour mettre au centre de certaines scènes la parole. Chaque paramètre technique fluctue ainsi pour marquer des perceptions subjectives de différents événements de l’intrigue. Avec El Ser Querido on comprend que le cinéma est avant tout un art collectif où la confrontation occupe une place centrale. Rodrigo Sorogoyen a su tirer parti d’un superbe casting dont ressort évidemment le duo Javier Bardem – Victoria Luengo qui n’auraient pas démérités un prix d’interprétation à Cannes. Par-delà les pratiques malsaines d’un réalisateur qui cherche à tout contrôler dans son film va se découvrir la sensibilité d’un père qui a à se faire pardonner. Les ruptures du présent vont peu à peu s’éclaircir à l’aune d’un passé, marqué par l’alcoolisme, qui refait surface. La réalité et la fiction viennent à se confondre lorsque l’on replonge dans les images du premier film d’Esteban tourné avec la mère d’Emilia qui ressemble étrangement beaucoup à sa fille. Alors le cinéma peut-il aider à reconstruire le lien familial entre un réalisateur détestable et une actrice effacée ? Il ne faut bien sûr pas s’attendre à une réponse claire. Sorogoyen tranche pour relever la beauté d’un médium imparfait comme le cinéma où prime par-dessus tout la recherche d’une grâce dans l’image. C’est en tout cas ce que traduit ce magnifique final face à la mer qui rappelle à l’évidence Le Mépris de Godard.

Arno Babel (20.05.2026)


El Ser Querido

  • Réalisation : Rodrigo Sorogoyen
  • Pays de production : Espagne
  • Genre : Drame
  • Acteurices: Javier Bardem, Victoria Luengo, Raúl Arévalo
  • Durée : 2h15