Prix « Adresse Inconnue » 2018

 

Cette année aussi, le prix « Adresse Inconnue » a été décerné à deux projets : Nuances of Black, court-métrage réalisé par Serain Fürer et Anna Pestalozzi et Début, un long poème du collectif anthropie.art

Seraina Fürer et Anna Pestalozzi, Nuances of black

Nuances of black est un court métrage expérimental sur la recherche des origines du graphite. Le film a été réalisé pendant notre échange universitaire à l’UNIL et dans le cadre d’un cours-séminaire intitulé Régulation de la mondialisation. L’objectif était de réaliser un court métrage qui reprend le thème du cours-séminaire et présente un sujet audiovisuellement. Une méthode de recherche jusqu’alors inconnu pour nous. Seraina Fürer est étudiante en master « world society and global governance » à Lucerne et Anna Pestalozzi en sciences politiques et droit international à Berne. En tant qu’étudiantes en sciences sociales, nous avons l’habitude des travaux de recherche écrits et étions très curieuses de découvrir une nouvelle forme d’investigation qui nous a permis d’être plus créatives que dans d’autres projets universitaires. Accompagnées par les enseignantes et les Maîtres de la Caverne, nous nous sommes embarquées dans cette aventure.

Le film nuances of black part sur les traces du graphite, au travers de sources journalistiques et historiques.

« Stories are written with pencils.
Our pencil conveyed the story of graphite to us. »
[1]

Notre idée initiale était de retracer la route d’un objet du quotidien – le crayon. Nous voulions montrer ce qui caractérise un objet « mondialisé » et interroger le commerce international des matières premières. Au cours de nos recherches, nous avons découvert que ce n’est pas le crayon dont l’histoire est passionnante à raconter, mais le graphite dont la mine de crayon est faite. Notre film raconte cette histoire.

Le graphite ne cache pas le « super-scandale » qu’on pourrait attendre lorsqu’il s’agit de l’exploitation des matières premières. Ce court métrage est également une réaction critique face à notre habitude de discuter uniquement des sujets tragiques et scandaleux. Comme beaucoup d’informations sont cachées dans notre monde interdépendant, les implications humaines et écologiques de la production de nos objets de consommation quotidiens ne sont pas évidentes pour tout le monde. Le graphite s’est présenté comme une matière idéale pour illustrer cette réflexion parce qu’il n’est pas bien connu et qu’il possède des caractéristiques étonnantes. Le contraste entre la banalité du graphite et son histoire passionnante n’a cessé de nous inspirer. Cette histoire ne révèle pas de scandale, mais cherche simplement à ouvrir les yeux des spectateurs/spectatrices sur des questions qu’ils ne se sont peut être jamais posées. Un autre point fort du film est qu’il suscite de l’intérêt pour un sujet très pertinent : en effet tout le monde utilise du graphite quotidiennement.

« This black center – we call it lead but it’s really graphite,
compressed graphite – I’m not sure where it comes from […] »[2]

Le style narratif de notre court métrage nous a donné une grande variété de possibilités pour la mise en scène. Le style d’un film expérimental nous permet de jouer de façon créative avec notre sujet. Comme la matière du graphite elle-même offre beaucoup de possibilités pour des scènes filmographiques, nous l’avons utilisé pour illustrer nos différents commentaires. Cette manière de procéder sans scénario fixe, de s’inspirer du sujet et de découvrir des facettes imprévues pendant la production, impliquait une réflexion intense sur l’intrigue du film à chaque nouvelle découverte. Cette façon d’agir permet aux spectateurs/spectatrices de découvrir le graphite avec nous et les questions qui se sont posées pendant la production se posent également au public. Cette approche a l’avantage que le/la spectateur/spectatrice devient partie intégrale du travail de recherche et le film suscite l’intérêt du public pour le sujet – au-delà de l’histoire racontée.

« I am a mystery – more so than a tree or a sunset or even a flash of lightning.
But, sadly, I am taken for granted by those who use me. »[3]

Le court métrage montre qu’il faut remettre en cause ce que nous croyons si banal. Même si on ne trouve pas un scandale caché derrière toutes les matières premières, chaque produit mondialisé a des implications humaines et écologiques. Nous sommes parties du crayon et nous avons découvert le monde fascinant du graphite. Au début de notre investigation, nous ne savions pas à quoi nous attendre. La recherche montre que ce n’est pas facile de retracer un produit ou une matière première mondialisée et démontre de quelle façon la mondialisation brouille les pistes. Cette conclusion reprend le sujet du cours-séminaire et montre que des régulations sont nécessaires pour garantir aux consommateurs l’accès aux informations sur l’origine des matières premières. Tant que telles régulations font défaut, il est d’autant plus utile de jeter un coup d’oeil critique dans les coulisses des différents produits de la vie quotidienne et de raconter leurs histoires.

Pour nous et les spectateurs/spectatrices du film, un crayon n’est plus seulement un crayon de papier, mais un produit qui raconte une histoire inattendue et passionnante.

Serain Fürer et Anna Pestalozzi

[1]  Extrait du film « Nuances of black ».

[2]  Friedman, Milton (1980). Free to Choose, Volume 1 : https://www.youtube.com/watch?v=R5Gppi-O3a8 (last access : June, 04 2018).

[3]   Leonard E. Read (1958). I, Pencil. My Family Tree as Told to Leonard E. Read. New York : The Foundation for Economic Education, Inc.


 
collectif anthropie.art, Début
Présentation du collectif

anthropie.art est un collectif de littérature transmédiale fondé en 2017 à l’Université de Lausanne.

 

anthropie.art c’est d’abord un site internet (www.anthropie.art) sur lequel sont publiés des textes « bruts ». Le sitedéfend une vision gratuite et libre de la littérature, ce qui explique l’accès complet aux textes et refuse de restreindre l’acte créatif en l’attribuant à une personne unique (on peut toutefois apercevoir une photo de l’auteur.trice dans la rubrique « système » du site…).

 

Mais la publication du matériau brut est un poncif de la littérature digitale et ne constitue que le point de départ de la démarche anthropique. Une fois disponible en ligne, les textes sont transformés dans divers expérimentations transmédiales : graphisme, vidéo, musique, performance, installation plastique. Plusieurs réalisations sont visibles sur la page Instagram (@anthropie) qui donne un aperçu de l’univers. L’ensemble des travaux se revendique d’une altération du matériau textuel initial, d’où une charte graphique qui respecte la colorimétrie et la typographie de la littérature traditionnelle, mais dans l’intention de rénover les possibles de la chose littéraire. Pour une biobibliographie complète et à jour voir anthropie.art/systeme.

début

C’est peut-être l’absurde de notre génération : tout peut s’expliquer.

La révolte est un processus nerveux, l’amour une réaction chimique, la joie un neurotransmetteur. « début » est un long poème du collectif anthropie.art, une expérience de langage dans laquelle l’Univers prend la parole et retrace l’ensemble des phénomènes qui ont amené le lecteur devant lui, en commençant par le Big Bang. Le texte retrace diverses séquences clés de l’organisation des atomes comme la formation de la voie lactée, du soleil et de la Terre, l’apparition de l’ADN, la naissance des bactéries, les âges glaciaires, les débuts du langage primatique, notre anthropocène et finalement cette question trop actuelle : qu’y aura-t-il après nous ? Une occasion de réfléchir à l’ensemble des phénomènes qui nous déterminent, à l’inscription de nos existences dans une temporalité qui dépasse notre compréhension. Notre temps sur Terre fait suite à l’accumulation de durées insaisissables, de périodes atomiques, astrophysiques, pré-historiques qui ont façonné la matière dans laquelle nous vivons. Et au bout de la chaine, le langage et pour faire vivreles sensations : du langage devenu vidéo. Le langage permet de saisir en quelques minutes des milliards d’années d’agitation de la matière : comment est-ce possible ? Le texte est à la base d’un projet jumeau : une installation, « début plastique » et une performance vidéo « début cinétique ».

début cinétique

Le langage manipule le temps, le ralentit, l’accélère, contient des milliards d’années dans une phrase, dans une performance : il est le moteur essentiel de nos durées intimes et de notre durée collective.

C’est la réflexion au cœur de début cinétique : donner à voir, à lire et à entendre simultanément un récit au narrateur impossible (« l’univers ») pour replacer notre humanité dans son ère, témoigner de son vieillissement en tant qu’espèce, interroger son enfance et peut-être même sa disparition. La voix, la matière digitale, le signe textuel se construisent, partent du néant, de la singularité originelle au-delà du temps, et s’élaborent, alors que l’horizon humain s’approche.

Sur scène, une actrice, un mannequin et un ordinateur accompagnent la projection d’une lecture cinétique du collectif anthropie.art, prenant respectivement la parole au rythme du récit de l’univers, chacun jouant son rôle (la performeuse devenant l’homo-sapiens, l’ordinateur interrogeant l’avenir post-humain). L’objectif des lectures cinétiques est aussi de proposer une manière nouvelle de lire : à une époque où le papier et le langage écrit ne rassemblent plus les foules, pourquoi pas des films de texte ? 

La performance a été jouée au Festival Fécule (Lausanne, 04/18), dans l’espace d’art contemporain Le Cabanon (09/18) et sera également joué à Lisbonne (10/18), où anthropie est artiste invité pour le Congrès International « Poésie Performative » du CEC, Lisboa.

début plastique

 De près, les lignes se forment, claires et nettes : « Vois-tu autour de toi une seule chose de libre ? » ; de loin, elles se brouillent, on ne sait plus où elles commencent, où elles finissent : au spectateur de choisir quel aperçu il souhaite avoir de la nature des choses.

Avec l’installation début plastique, le collectif anthropie transforme l’espace en un lieu de questionnement sur les liens de causalité qui ont assemblé les atomes, créé les astres et – par conséquence – Donald Trump et l’art contemporain.

Notre univers donc, et il se présente, ici, comme une entité autonome : on peut le lire, sur les bâches, se raconter lui-même. Une chaîne se déroule pour le visiteur ; à un bout, il y a quelque chose comme une explosion, commencement de tout ; à l’autre, un étonnement : sa propre présence, devant le texte.

Dans cette cosmogonie où Dieu brille par son absence, on perçoit l’écart qui existe entre la réalité des hommes, celle où l’on s’émerveille des coïncidences, et la réalité physique, qui nous oblige sans qu’on la ressente, où le hasard n’existe pas. Mais la poésie qui se dégage d’une génèse auto-déclamée fait obstacle à un pessimisme facile ; voici un déterminisme réenchanté.

Collectif anthropie.art