
Après avoir conquis la Berlinale, où elle a obtenu un prix pour chacun de ses deux premiers long-métrages, dont le prestigieux Ours d’Or pour Alcarràs (ou Nos soleils en français), il était temps pour Carla Simón de fouler le tapis rouge cannois. En mai passé, elle y a présenté son dernier film, Romería, sélectionné en Compétition. Le film sort enfin en salles le 8 avril, quasiment un an après sa première projection sur La Croisette.
Carla Simón infuse ses films de son histoire personnelle, marquée par le décès de ses parents, emportés par le SIDA lorsqu’elle était jeune enfant. Si Estiu 93 était quasiment autobiographique, Alcarràs se souciait plus de problématiques sociales fortement marquées en Catalogne. Mais au cœur des deux films se trouvait le même liant : la famille. Qu’elle soit verticale, horizontale ou ici transversale, Simón s’efforce de tisser une représentation concrète des liens entre membres d’un groupe partageant le même sang, les mêmes souvenirs, les mêmes racines. Dans Romería, la question n’est plus de comprendre comment s’organise une famille, mais de saisir ce qui la définit vraiment. Marina, la protagoniste, quitte la Catalogne qui l’a vue grandir, pour rencontrer ses parents les plus proches, vivant en Gallice. En y découvrant ses oncles, ses tantes, ses cousins et ses grands-parents, l’image qu’elle s’était faite de son père et de sa mère va petit à petit muter au fil de l’assemblage des récits qu’elle récolte.
Si Carla Simón soigne énormément son intrigue et ses personnages, ses films ne brillent pas par leur esthétique, assez plate et fade, malgré les beaux paysages espagnols et catalans. Le soleil de Gallice ne suffit pas à réchauffer des plans trop froids. Cependant, la réalisatrice de 39 ans prouve qu’elle sait faire de belles images : une séquence de rêve d’une quinzaine de minutes, survenant vers la fin du film et servant de lien direct entre Marina et ses parents, apparaît comme un mirage au milieu du désert. Les plans donnent moins une impression de spontanéité, semblant plus réfléchis, et travaillent une certaine idée esthétique rafraîchissante, cassant avec une certaine monotonie visuelle. Mais cette séquence laisse un goût amer. Tout d’abord, on regrette que le reste du film ne soit pas autant travaillé dans son esthétique. Mais surtout son insertion narrative détone avec ce que Simón avait mis en place, basculant d’une pudeur maîtrisée à un voyeurisme dérangeant, faisant que l’équilibre du film s’estompe.
Même si cette séquence – ayant par ailleurs fait débat à Cannes – peut faire tâche à la sortie de la salle, elle ne doit pas effacer les points forts du film, qui résident sûrement dans la minutie de la dramaturgie, tantôt présente, tantôt latente. Plus que d’être une cinéaste très prometteuse, Carla Simón est surtout une artiste dotée d’une grande empathie, qualité primordiale pour exercer ce métier. Dans chacun de ses films, elle pose un regard doux et nostalgique sur ses personnages, pris par un destin qu’ils n’ont pas choisi et dont ils essayent tant bien que mal de s’affranchir. Elle dissimule la tristesse de ses récits sous les rayons de soleil, sous les rires de groupe ou sous les soirées d’été musicales. Bien qu’elle ne soit pas une grande faiseuse d’images, elle incarne pourtant une vertu inextricable du cinéma, celle de l’humanité, de la vie et de l’espoir, qualités qui pourraient être généreusement appliquées à Romería, dont les vagues s’échouent enfin dans nos salles de cinéma.
Gil Dalebroux (08.04.2026)
Romeria
- Réalisation: Carla Simón
- Pays de production: Espagne
- Genre: Drame
- Acteurices: Llúcia Garcia, Mitch, Tristán Ulloa
- Durée: 1h54
