Des jeunes filles à l’ombre

Compte rendu de Fleur Jaeggy, Les années bienheureuses du châtiment, Chênes-Bourg, Zoé poche, 2026 [1992].

Commençons ce compte-rendu par un petit détour personnel. Ma curiosité à l’égard de Fleur Jaeggy est précisément née parce que j’avais entendu parler d’un texte curieux, sorte de roman de formation mi-sensuel mi-froid, se déroulant dans un internat perdu dans la campagne appenzelloise et écrit par une romancière d’origine suisse dont la langue d’écriture est l’italien. Ainsi, pendant quelques temps, la recherche d’un livre intitulé Les années bienheureuses du châtiment a impulsé mes passages en librairies d’occasion, sans que jamais je ne me résolve à me le procurer en bibliothèque. Pourquoi ne pas l’acheter neuf ? Eh bien, parce que ce court roman traduit de l’italien était épuisé aussi bien dans la collection blanche de Gallimard, qui l’avait édité en 1992, que dans son édition Folio. Cette indisponibilité s’est révélée d’autant plus frustrante lorsque Fleur Jaeggy a été couronnée, début 2025, par le Grand prix suisse de littérature, décerné par l’Office fédéral de la culture. Il faut dès lors saluer l’initiative des éditions Zoé, qui rééditent le texte, dans la traduction de Jean-Paul Manganaro, au sein de sa collection de poche, où il rejoint un corpus de « fins d’enfance » incluant notamment Le milieu de l’horizon de Roland Buti et Théoda de S. Corinna Bille.

Par ses thématiques le roman de Fleur Jaeggy peut faire penser à d’autres textes d’internat, que ce soit le Thérèse et Isabelle de Violette Leduc (1966 pour la version censurée), Les désarrois de l’élève Törless de Robert Musil (1906) ou encore des films comme Pique-nique à Hanging Rock (Peter Weir, 1975). Il ne faut cependant pas se laisser tromper par cette parenté : l’atmosphère et les personnages décrits par Fleur Jaeggy ont un caractère unique qui mérite d’être (re)découvert.

Quelque part, une femme écrit ses souvenirs de jeunesse. On ne sait guère ce qu’elle est, quel âge elle a, au moment de l’écriture de son récit. Ce dernier s’élabore selon une suite vaguement chronologique d’événements, entremêlés de réminiscences obéissant à un principe d’association libre. Il ne faut cependant pas se laisser leurrer par le dispositif narratif, au demeurant très faiblement marqué : le texte vise à rendre compte de l’atmosphère très particulière des études en internat de la narratrice, ces « années bienheureuses du châtiment ». Bien que d’autres institutions soient évoquées, l’internat principal dont il est question dans le livre s’appelle l’Institut Bausler et se trouve dans l’Appenzell. Cette région est dès l’incipit associée par la narratrice à une figure littéraire :

En ces lieux où Robert Walser avait fait de nombreuses promenades, lorsqu’il se trouvaient à l’hôpital psychiatrique, à Herisau, non loin de notre institution. Il est mort dans la neige. Quelques photos montrent ses traces et la posture de son corps dans la neige. Nous ne connaissions pas l’écrivain. Et il était même inconnu de notre professeur de littérature. Parfois je pense qu’il est beau de mourir ainsi, après une promenade, de se laisser choir dans un sépulcre naturel, dans la neige de l’Appenzell, après presque trente années d’asile, à Herisau. (p. 5)

L’évocation de la mort de l’écrivain ouvre le texte et n’est de loin pas la dernière. Que penser de l’attrait de l’héroïne pour la mort, qui, rédigeant pourtant son récit des années après avoir quitté l’internat, énumère nombre de morts tragiques qui se font toutes écho (l’accident de voiture de la directrice de l’institut, causant sa mort et celle de son mari ; le décès du cousin d’une camarade ; …) ? Toutes ces mentions contribuent à baigner le texte d’une atmosphère mortifère. L’esquisse laconique de la dépouille de Walser au milieu d’une campagne blanche et déserte, après quelques décennies passées hors du monde dans un asile, n’a rien d’une coïncidence à l’orée de ce roman d’internat. Celui dont il est question ici est une institution internationale pour jeunes filles aisées. Chanceuses ? À mieux y regarder, il s’agit de la peinture d’une jeunesse encadrée et feutrée : des jeunes filles dont les familles, entre la bourgeoisie et l’aristocratie, en passant par les milieux des hauts fonctionnaires voire des présidents, semblent ne pas savoir qu’en faire et les relèguent ainsi provisoirement hors du monde, en attendant de pouvoir les présenter en société et les marier. Ainsi les consignes d’éducation de la narratrice sont dictées « depuis le Brésil » par une mère jamais autrement décrite que par le biais de ces communications épistolaires, tandis que le père émerge lors des vacances pour promener sa fille, qui semble n’avoir aucune idée des occupations de ses parents, dans des hôtels européens.

Les relations entre les étudiantes constituent dès lors la majeure partie de la vie sociale des pensionnaires, et ces dynamiques n’ont rien de simple. Habités par les émotions complexes de l’adolescence mais corsetés par les exigences disciplinaires et normatives, les liens décrits se rattachent moins à l’amitié qu’à l’admiration, la rivalité, l’amour, ou encore une forme d’« alliance » comme le décrit Gabriella Zalapì dans sa postface à la réédition : « des liens qui s’enracinaient dans un terrain saturé de règles, où la singularité était gommée en faveur d’une identité collective, d’une éducation dont le but était de faire de nous des jeunes filles comme il faut. » (p. 121). Cet entremêlement est tout particulièrement évident lors de l’arrivée de Frédérique, racontée au début du roman et à propos de laquelle la narratrice avoue, plus loin : « je pourrais, si je répondais à un interrogatoire, admettre que j’étais peut-être amoureuse de Frédérique » (p. 49). Le propos du roman n’est pas de définir a posteriori le statut exact de cette relation, mais plutôt de donner à voir sa complexité, qu’un passage autour de l’imitation illustre de façon claire :

Dans la vie de collège, chacune de nous, si elle a un peu de vanité, échafaude sa propre image, une sorte de double vie, s’invente une façon de parler, de marcher, de regarder. Quand je vis son écriture, je restai sans voix. Presque toutes nos écritures étaient semblables, vagues, enfantines, les o arrondis, larges. La sienne était complètement architecturée. […] Évidemment, je feignis de ne pas être étonnée, je ne lui jetai qu’un regard. Mais je m’exerçai en cachette. Et aujourd’hui encore j’écris comme Frédérique, et l’on me dit que j’ai une écriture belle et intéressante. Personne ne sait combien je l’ai travaillée. (p. 8)

Frédérique se distingue des autres étudiantes et c’est pour cette raison qu’elle fascine la narratrice. Ce lien est l’un des fils rouges du récit et déborde les limites temporelles des années d’études puisque l’héroïne relate quelques rencontres ultérieures avec sa camarade d’école, toujours sous le signe de la comparaison, notamment dans une scène où est décrit le lieu d’habitation de Frédérique : « Cette chambre est un concept. On ne sait de quoi. Encore une fois elle était allée plus loin que moi » (p. 104). Quelques éléments disséminés permettent d’établir qu’elle rencontre des problèmes de santé mentale, auxquels l’éducation qu’elle a connue ne sont probablement pas étrangers. Ainsi que l’explique la narratrice : « Ordre et soumission, on ne peut savoir quels résultats ils vont donner à l’âge adulte. ( …) Mais nous avons reçu une marque, surtout celles qui ont passé entre sept et dix ans d’internat » (pp. 95-96).

La tension entre le désir et l’écriture globalement froide, parfois ironique et sans indulgence, se réactualise tout au long du texte et pas seulement dans les passages concernant Frédérique. En effet, nous la retrouvons aussi dans le titre, auquel un moment de réflexion sur les accointances de la volupté et de la discipline fait écho :

Le plaisir du désappointement. Cela n’était pas nouveau pour moi. Je l’appréciais depuis que j’avais huit ans et que j’étais pensionnaire dans mon premier collège, religieux. Et ce furent sans doute les plus belles années, pensais-je, les années du châtiment. Il y a comme une exaltation légère mais constante, dans les années du châtiment, dans les années bienheureuses du châtiment. (p.83)

Le roman est par ailleurs émaillé de portraits, brefs mais incisifs, de pensionnaires et d’adultes (enseignants et parents) et donne à voir un regard de jeune fille dont la justesse d’observation est presque cruelle, tant les détails mis en évidence, que ce soit sur les corps ou les comportements, sont peu reluisants. L’apparente trivialité de ce quotidien d’adolescente est rendue profondément étrange par la teinte nostalgique et âpre du texte et par la précision presque glaciale de l’écriture.

Ami Lou Parsons