{"id":304,"date":"2019-10-18T18:46:00","date_gmt":"2019-10-18T16:46:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/?p=304"},"modified":"2023-03-28T01:20:28","modified_gmt":"2023-03-27T23:20:28","slug":"tarantino-et-ses-delicates-horreurs-feminicides","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/2019\/10\/tarantino-et-ses-delicates-horreurs-feminicides\/","title":{"rendered":"Tarantino et ses d\u00e9licates horreurs f\u00e9minicides"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"512\" src=\"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2021\/08\/Tarantino-et-ses-delicates-horreurs-feminicides-1024x512.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-305\" srcset=\"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2021\/08\/Tarantino-et-ses-delicates-horreurs-feminicides-1024x512.jpg 1024w, https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2021\/08\/Tarantino-et-ses-delicates-horreurs-feminicides-300x150.jpg 300w, https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2021\/08\/Tarantino-et-ses-delicates-horreurs-feminicides-768x384.jpg 768w, https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2021\/08\/Tarantino-et-ses-delicates-horreurs-feminicides.jpg 1280w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Margot Robbie dans <em>Once Upon a Time\u2026 in Hollywood<\/em> (Quentin Tarantino, 2019).<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Alors que <em>Once Upon a Time\u2026 in Hollywood<\/em> s\u2019efface peu \u00e0 peu des salles romandes, nous revenons \u2013 apr\u00e8s notre critique cet \u00e9t\u00e9 (\u00e0 lire <a href=\"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/2019\/08\/once-upon-a-time-in-hollywood-critique\/\">ici<\/a>) \u2013 avec une lecture politique du neuvi\u00e8me long-m\u00e9trage de Quentin Tarantino.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><mark class=\"has-inline-color has-vivid-red-color\">\/!\\ Cet article contient d\u2019important spoilers  \/!\\ <\/mark><\/p>\n\n\n\n<p>Quentin Tarantino n\u2019a plus rien \u00e0 nous dire, si ce n\u2019est sa nostalgie et sa misogynie. On esp\u00e9rerait mieux dans un paysage cin\u00e9matographique post-Wenstein. D\u2019un r\u00e9alisateur ayant fait carri\u00e8re main dans la main avec Harvey Wenstein, qui \u00e9tait au courant des accusations qui le ciblaient, mais qui n\u2019a rien fait. D\u2019un r\u00e9alisateur qui a d\u00e9fendu Roman Polanski dans l\u2019affaire de son viol. D\u2019un r\u00e9alisateur accus\u00e9 par son actrice f\u00e9tiche Uma Thurman de l\u2019avoir mise en danger et bless\u00e9e par des choix de mise en sc\u00e8ne dangereux dans Kill Bill.<\/p>\n\n\n\n<p>On esp\u00e9rerait peut-\u00eatre un soubresaut, une quelconque r\u00e9ponse dans un tel climat. Une preuve peut-\u00eatre que Quentin saurait se remettre en question, faire son introspection\u2009; utiliser son sens esth\u00e9tique de la violence contre ceux qui violent, qui tuent, qui battent les femmes. Il n\u2019en est rien. Et alors que Tarantino nous propose un cadre r\u00eav\u00e9 pour poser ces questions, celui de l\u2019Hollywood de la fin des ann\u00e9es 60\u2009; il \u00e9choue mis\u00e9rablement et propose une \u0153uvre r\u00e9trograde qui ne fait que l\u2019\u00e9loge de ses fantasmes, de son image d\u2019\u00c9pinal d\u2019un Hollywood o\u00f9 l\u2019homme \u00e9tait roi, o\u00f9 le \u00ab\u2009g\u00e9nie\u2009\u00bb masculin \u00e9tait c\u00e9l\u00e9br\u00e9, et o\u00f9 les femmes \u00e9taient cantonn\u00e9es \u00e0 un r\u00f4le de potiche ou d\u2019objets qu\u2019on exhibe au manoir Playboy.<\/p>\n\n\n\n<p>Quentin d\u00e9\u00e7oit et toutes les sc\u00e8nes qui parlent des femmes dans son film parlent contre lui. On pourrait ici en faire le catalogue. Quand Dicaprio lance la gamine qu\u2019il a sur les genoux par terre, qu\u2019elle semble souffrir, mais qu\u2019au final elle est sauv\u00e9e par ses prot\u00e8ge-coudes et en rit, est-ce une r\u00e9f\u00e9rence crasse \u00e0 l\u2019affaire Thurman, Tarantino sugg\u00e9rant que ce n\u2019\u00e9tait en fait que du cin\u00e9ma et qu\u2019elle n\u2019avait pas qu\u2019\u00e0 se prot\u00e9ger pendant sa cascade\u2009? Quand on s\u2019amuse du meurtre par Brad Pitt de sa femme sur son bateau de plaisance, harponn\u00e9e parce qu\u2019elle \u00e9tait chiante\u2009; sommes-nous cens\u00e9s nous esclaffer de rire comme le voudrait la sc\u00e8ne cartoonesque de son meurtre sugg\u00e9r\u00e9 hors champ\u2009? Quand dans un \u00e9lan de sagesse Brad Pitt refuse de se faire faire une fellation par sa passag\u00e8re mineure, dans un moment de sensualit\u00e9 d\u00e9rangeant qui tire en longueur, et auquel on ne trouve pas d\u2019autre alibi que celui de satisfaire le male gaze le plus primaire, sommes-nous cens\u00e9s nous incliner devant sa vertu\u2009? Et que dire ici du traitement de Sharon Tate, dont la vie d\u2019actrice est r\u00e9sum\u00e9e \u00e0 son apparence, \u00e0 ses vir\u00e9es en voiture de luxe et \u00e0 sa r\u00e9action enfantine devant ses na\u00efves cascades\u2009; et dont, surtout, l\u2019histoire est majoritairement racont\u00e9e \u00e0 travers des voix d\u2019hommes, comme celle de Steve Mcqueen au manoir Playboy, ou par celle du narrateur au moment de la fatidique sc\u00e8ne finale.<\/p>\n\n\n\n<p>Car c\u2019est bien l\u00e0 que culmine tout le probl\u00e8me de ce film. Dans cette ind\u00e9cente sc\u00e8ne finale. Je ne juge pas ici le caract\u00e8re graphique de la mise en sc\u00e8ne, mais du discours qu\u2019elle signifie.<\/p>\n\n\n\n<p>On devrait ici expliquer la signification, et l\u2019ambivalence, de la violence dans l\u2019univers Tarantinien pour mieux comprendre ce qui se joue ici. Car les relents galeux d\u2019un tel \u00e9v\u00e9nement remontent \u00e0 bien loin dans sa filmographie. Quand Tarantino utilise la violence et le motif de la vengeance (et de la r\u00e9\u00e9criture historique, par ailleurs), il proc\u00e8de selon moi de deux mani\u00e8res. D\u2019une part, de mani\u00e8re assez classique il utilise la violence contre les oppresseurs, il la retourne contre des ordures. Il massacre Hitler et les nazis dans <em>Inglorious Bastards<\/em> ou le KKK et les esclavagistes dans Django. Mais d\u2019une mani\u00e8re plus vicieuse, il l\u2019utilise pour r\u00e9gler ses comptes et assoir son pouvoir. Afin qu\u2019on ne puisse rien lui reprocher dans ce genre de cas, il op\u00e8re par \u00ab\u2009n\u00e9cessit\u00e9 narrative\u2009\u00bb. Ainsi, quand on se d\u00e9lecte de la mort de Daisy Domergue dans <em>The Hateful Eight<\/em>, ce n\u2019est pas de la mort d\u2019une femme dont on se r\u00e9jouit, et la violence n\u2019est pas dirig\u00e9e contre elle, mais simplement contre une \u00ab\u2009vilaine m\u00e9chante\u2009\u00bb. Quand Tarantino peut s\u2019amuser \u00e0 faire le film avec le plus de r\u00e9f\u00e9rences au n-word et \u00e0 balancer sa violence toutes les deux phrases \u00e0 l\u2019\u00e9cran, c\u2019est par n\u00e9cessit\u00e9, parce que quand m\u00eame le film est \u00e0 l\u2019\u00e9poque de l\u2019esclavage. Et j\u2019en passe. Mais ces instances de n\u00e9cessit\u00e9 narrative ne sont en r\u00e9alit\u00e9 que des choix (des \u00e9poques, des repr\u00e9sentations s\u00e9lectives) qui servent un fond id\u00e9ologique, un projet\u2009: celui d\u2019imposer son monde et surtout de ne jamais le laisser se faire remettre en question. Ce n\u2019est par exemple pas un hasard si Tarantino d\u00e9cide de nous hurler le n-word \u00e0 la gueule quand Spike Lee le lui reproche depuis des ann\u00e9es, c\u2019est pour asseoir son pouvoir et sa vision du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>De la m\u00eame mani\u00e8re ce n\u2019est pas un hasard dans <em>Once Upon a Time<\/em> si les seuls hippies au monde sont des arch\u00e9types de l\u2019imb\u00e9cilit\u00e9, de la violence, et du mal, c\u2019est pour nous permettre de leur massacrer la gueule et de jouir du f\u00e9minicide qui explose notre \u00e9cran et notre r\u00e9tine l\u2019esprit tranquille, \u00e0 coups de lance-flammes, de chien qui d\u00e9chiquette un visage et de d\u00e9figuration \u00e0 coup de canette de bouffe\u2009; et surtout, de ne pas nous interroger sur ce que pr\u00e9cis\u00e9ment pr\u00e9conisait le mouvement hippie, \u00e0 savoir la tol\u00e9rance et la fin d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 le pouvoir est centralis\u00e9 de mani\u00e8re arbitraire dans des corps sociaux restreints, comme celui des hommes blancs. Dans sa r\u00e9\u00e9criture historique (le sauvetage de Sharon Tate), Tarantino souhaite sauver son r\u00eave d\u2019Hollywood, alors qu\u2019il pourrait, de mani\u00e8re bien plus int\u00e9ressante, revisiter les id\u00e9aux hippies condamn\u00e9s en partie suite \u00e0 la mort de Tate (l\u2019amalgame entre Manson et les hippies que Tarantino s\u2019emploie au contraire \u00e0 amplifier). Dans ce double moment historique, la fin de l\u2019\u00e2ge d\u2019or hollywoodien et le d\u00e9clin du mouvement hippie, Tarantino choisit le monde \u00e0 sauver, et surtout s\u2019acharne \u00e0 d\u00e9cr\u00e9dibiliser et \u00e0 ridiculiser l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>En bref, ces hippies d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s pr\u00e9sent\u00e9s par Tarantino ne sont qu\u2019un pr\u00e9texte pour asseoir le vrai projet de sa r\u00e9\u00e9criture historique\u2009: sauver un Hollywood d\u2019antan qui ne remet surtout pas en question ses privil\u00e8ges, o\u00f9 l\u2019ordre patriarcal est respect\u00e9\u2009; en bref o\u00f9 les gauchistes et les femmes le laissent tranquille. Tarantino, en effa\u00e7ant la mort de Sharon Tate, veut r\u00e9\u00e9crire l\u2019histoire, et il ne veut pas que les id\u00e9es progressistes des hippies mortes dans l\u2019amalgame Manson l\u2019emportent et remettent en question ce monde, non, il veut creuser leur tombe plus profond, et dans l\u2019Am\u00e9rique de Trump, emp\u00eacher qu\u2019Hollywood ne reste ce lieu o\u00f9 la r\u00e9sistance de certain\u00b7e\u00b7s est possible.<\/p>\n\n\n\n<p>Esp\u00e9rons qu\u2019il se trompe et qu\u2019il \u00e9choue, et que comme la disparition de la mention Miramax au g\u00e9n\u00e9rique, ce sera bient\u00f4t la sienne qui disparaitra des box-offices de demain. Nous pourrions \u00e9crire que le monde change, que tout va dans le bon sens et que Tarantino n\u2019est qu\u2019un sympt\u00f4me d\u2019un Ancien Monde qui s\u2019acharne \u00e0 r\u00e9sister. Mais ce serait \u00eatre bien na\u00eff. Tarantino est bien vivant, comme son cin\u00e9ma et les repr\u00e9sentations qu\u2019il charrie. Il s\u2019agit de faire preuve de vigilance et de s\u2019activer, toujours, \u00e0 critiquer et interroger les repr\u00e9sentations qu\u2019on nous fournit, dans peut-\u00eatre un but d\u2019\u00e9mancipation collective.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Romain Gapany<\/strong> (18\/10\/2019)<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-css-opacity\" \/>\n\n\n\n<p><strong>Once Upon a Time\u2026 In Hollywood<\/strong><br>R\u00e9alisation &amp; sc\u00e9nario <strong>Quentin Tarantino<\/strong><br>Images <strong>Robert Richardson<\/strong><br>Montage <strong>Fred Raskin<\/strong><br>Avec <strong>Leonardo DiCaprio<\/strong>, <strong>Brad Pitt<\/strong>, <strong>Margot Robbie<\/strong><br>\u00c9tats-Unis, 2019, 161 min,<br><em>Sortie le 14 ao\u00fbt<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alors que Once Upon a Time\u2026 in Hollywood s\u2019efface peu \u00e0 peu des salles romandes, nous revenons \u2013 apr\u00e8s notre critique cet \u00e9t\u00e9 \u2013 avec une lecture politique du neuvi\u00e8me long-m\u00e9trage de Quentin Tarantino.<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":305,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[17,4],"tags":[18,24,38,13,37,35,36],"class_list":{"0":"post-304","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-analyses","8":"category-articles","9":"tag-analyse","10":"tag-cinema-2","11":"tag-feminicide","12":"tag-film","13":"tag-margot-robbie","14":"tag-once-upon-a-time-in-hollywood","15":"tag-quentin-tarantino"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/304","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=304"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/304\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/media\/305"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=304"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=304"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=304"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}