{"id":2592,"date":"2025-01-22T05:32:00","date_gmt":"2025-01-22T04:32:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/?p=2592"},"modified":"2025-04-21T11:59:06","modified_gmt":"2025-04-21T09:59:06","slug":"jouer-avec-le-feu-quand-la-haine-consume-le-foyer-critique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/2025\/01\/jouer-avec-le-feu-quand-la-haine-consume-le-foyer-critique\/","title":{"rendered":"Jouer avec le feu\u00a0: quand la haine consume le foyer (critique)"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"855\" height=\"481\" src=\"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2025\/01\/jouer-avec-le-feu-edited.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2594\" srcset=\"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2025\/01\/jouer-avec-le-feu-edited.jpg 855w, https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2025\/01\/jouer-avec-le-feu-edited-300x169.jpg 300w, https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2025\/01\/jouer-avec-le-feu-edited-768x432.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 855px) 100vw, 855px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9Path\u00e9 Films AG<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Le fascisme est \u00e0 nos portes, et l\u2019inqui\u00e9tude qu\u2019il suscite continue de de f\u00e9conder le cin\u00e9ma, dans l\u2019espoir, peut-\u00eatre de lui barrer encore la route \u2013 on pense \u00e0 <em>Je suis toujours l\u00e0<\/em> de Walter Salles, f\u00e9d\u00e9rant au Br\u00e9sil contre les nostalgiques de la dictature militaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>Jouer avec le feu<\/em>, adaptation par les s\u0153urs Coulin du roman de Laurent Petitmangin, il est d\u00e9j\u00e0 trop tard : comme dans les <em>slasher <\/em>des ann\u00e9es septante, l\u2019appel vient de l\u2019int\u00e9rieur de la maison. Pr\u00eatant \u00e0 son personnage l\u2019usure idoine de ses traits, Vincent Lindon y campe un cheminot veuf, Pierre, d\u00e9muni face \u00e0 la radicalisation \u00e0 l\u2019extr\u00eame-droite de son fils a\u00een\u00e9 F\u00e9lix dit \u00ab&nbsp;Fus&nbsp;\u00bb (Benjamin Voisin). Si le film s\u2019ancre dans un v\u00e9risme social \u2013 la Lorraine d\u00e9sindustrialis\u00e9e, o\u00f9 n\u00e9onazis et antifas s\u2019affrontent sur fond de hooliganisme \u2013 c\u2019est bien une horreur \u00e0 bas bruit qui s\u2019y joue : une horreur froide, sans effusion de sang, o\u00f9 le rouge est n\u00e9anmoins omnipr\u00e9sent&nbsp;; des fumig\u00e8nes du stade jusqu\u2019aux rideaux de la chambre de Fus qui servent d\u2019arri\u00e8re-plan \u00e0 sa m\u00e9tamorphose, notamment dans une sc\u00e8ne de dispute gla\u00e7ante. La lumi\u00e8re filtr\u00e9e y accentue la fi\u00e8vre dont il est saisi, fait reluire la bave qui s\u2019accumule au coin de la bouche \u00e0 mesure qu\u2019il crache ses id\u00e9es fangeuses au visage de son p\u00e8re. La tendresse du regard que les r\u00e9alisatrices portaient sur les adolescentes de <em>Dix-sept filles<\/em> n\u2019a pas disparu, elle est ici mise au service de l\u2019horreur&nbsp;: celle qu\u2019il y a \u00e0 voir un visage ang\u00e9lique convuls\u00e9 par la haine.<\/p>\n\n\n\n<p>La trajectoire de Fus, en ce qu\u2019elle n\u2019est jamais envisag\u00e9e comme r\u00e9versible \u2013 tout au plus sera-t-elle ralentie \u2013 d\u00e9place l\u2019enjeu du film : plut\u00f4t que de chercher \u00e0 localiser le d\u00e9part du feu, les cin\u00e9astes s\u2019attachent \u00e0 en suivre la propagation. Les ressorts de la radicalisation sont \u00e0 peine sond\u00e9s, les discours du personnage tenus \u00e0 distance par le r\u00e9cit. La r\u00e9ussite scolaire de son fr\u00e8re cadet, sans pour autant lui inspirer de quelconque jalousie, donne \u00e0 ses lamentations sur un avenir bouch\u00e9 (par sa formation inachev\u00e9e en m\u00e9tallurgie) une coloration de pr\u00e9texte. C\u2019est que la politique ne fournit pas l\u2019\u00e9tincelle, mais le comburant dont se nourrit la haine pour oxyder le lien familial&nbsp;: chaque sujet de conversation, pass\u00e9 au filtre de l\u2019opinion (les \u00e9tudes, l\u2019identit\u00e9, l\u2019immigration), devient mati\u00e8re \u00e0 discorde. Si le fils se radicalise, le p\u00e8re progresse corr\u00e9lativement dans la crainte de le perdre, et dans la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de ses mesures de r\u00e9torsions&nbsp;; si bien que l\u2019espace o\u00f9 il est encore possible de faire famille se r\u00e9duit comme peau de chagrin.<\/p>\n\n\n\n<p>Paradoxalement, c\u2019est dans l\u2019impossibilit\u00e9 de communiquer que s\u2019esquisse une solution&nbsp;: sans la parole \u2013 et c\u2019est l\u00e0 la meilleure id\u00e9e du film \u2013 la haine manque de comburant, n\u2019a plus rien \u00e0 oxyder. Dans l\u2019impasse, p\u00e8re et fils per\u00e7oivent qu\u2019il leur faudra se parler sans voix pour tenter de combler le gouffre qui se creuse entre eux. Ainsi de Fus \u00f4tant les chaussures de son p\u00e8re, qui s\u2019\u00e9tait endormi tout habill\u00e9, ou de Pierre lui apprenant \u00e0 danser le rock (Lindon, meilleure interpr\u00e9tation masculine \u00e0 la Mostra de Venise, excelle dans ce jeu tactile et muet). Quand la parole achoppe, reste les silences partag\u00e9s ; comme le repas du matin, point de jonction entre un p\u00e8re revenant de son service de nuit et ses enfants mal r\u00e9veill\u00e9s, et dont la r\u00e9p\u00e9tition lui conf\u00e8re une valeur de rituel \u2013 le renouvellement quotidien d\u2019un v\u0153u de vivre ensemble. Aid\u00e9es par le format Scope, les s\u0153urs Coulin \u00e9rigent ce constat en un principe formel : en substituant la bascule de point au champ-contrechamp, elles forcent la r\u00e9union des personnages dans le cadre, comme si, pour sauvegarder ce qu\u2019il reste de lien familial, il fallait le soustraire \u00e0 la parole ou la coupe, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 toute forme de m\u00e9diation.<\/p>\n\n\n\n<p>Toute la r\u00e9flexion politique du film tient dans la po\u00e9sie du geste : la radicalisation de Fus se d\u00e9ploie non pas dans le discours, ni m\u00eame dans la lutte, mais dans les ondulations du stade, les palpitations du <em>dancefloor<\/em>, les vibrations de l\u2019octogone. Autant de lieux o\u00f9 s\u2019assouvit le d\u00e9sir d\u2019appartenance auquel l\u2019engagement politique est ici r\u00e9duit, au risque d\u2019en escamoter la violence, voire de l\u2019esth\u00e9tiser. C\u2019est peut-\u00eatre pour lever cette ambig\u00fcit\u00e9 que les s\u0153urs Coulin s\u2019astreignent \u00e0 poser un diagnostic dans la derni\u00e8re partie du film. En r\u00e9sulte une s\u00e9quence moins convaincante : \u00e0 l\u2019heure des comptes, la parole reprend n\u00e9cessairement ses droits, et avec elle ses analyses convenues&nbsp;; vaines tentatives de donner du sens \u00e0 des actes que les cin\u00e9astes avaient pourtant pris grand soin de tenir hors-champ. Face aux limites de l\u2019\u00e9criture, n\u00e9anmoins, on appr\u00e9cie d\u2019autant plus le parti pris qui consiste \u00e0 filmer l\u2019ennemi sans ciller : m\u00eame s\u2019il est difficile \u00e0 cerner, d\u00e9tourner le regard du fascisme ne suffira jamais \u00e0 le conjurer.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Dimitri Nouveau<\/strong> (22.01.2025)<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p><em>Jouer avec le feu<\/em><\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>R\u00e9alisation&nbsp;: Delphine et Muriel Coulin<\/li>\n\n\n\n<li>Pays de production&nbsp;: France<\/li>\n\n\n\n<li>Genre\u00a0: Drame<\/li>\n\n\n\n<li>Acteurices&nbsp;: Vincent Lindon, Benjamin Voisin, Stefan Crepon<\/li>\n\n\n\n<li>Dur\u00e9e\u00a0: 1h58<a id=\"_msocom_1\"><\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En cin\u00e9astes rares, Delphine et Muriel Coulin brossent, dans leur troisi\u00e8me long-m\u00e9trage de fiction, le portrait d\u2019une famille d\u00e9chir\u00e9e par la radicalisation d\u2019un fils.<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":2594,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[17,4,127,16,1],"tags":[9,13,93,334],"class_list":{"0":"post-2592","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-analyses","8":"category-articles","9":"category-au-cinema","10":"category-critiques","11":"category-uncategorized","12":"tag-cinema","13":"tag-film","14":"tag-france","15":"tag-vincent-lindon"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2592","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2592"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2592\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2764,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2592\/revisions\/2764"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2594"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2592"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2592"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2592"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}