{"id":229,"date":"2020-01-18T02:13:00","date_gmt":"2020-01-18T01:13:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/?p=229"},"modified":"2023-03-28T01:19:33","modified_gmt":"2023-03-27T23:19:33","slug":"1917","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/2020\/01\/1917\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a01917\u00a0\u00bb &#8211; Critique"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"640\" src=\"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2021\/07\/20200106054021420-1024x640-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-231\" srcset=\"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2021\/07\/20200106054021420-1024x640-1.jpg 1024w, https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2021\/07\/20200106054021420-1024x640-1-300x188.jpg 300w, https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2021\/07\/20200106054021420-1024x640-1-768x480.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">George MacKay dans <em>1917<\/em> (Sam Mendes, 2019).<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Le plan-s\u00e9quence a la force ph\u00e9nom\u00e9nale de donner l\u2019illusion que tout ne tient qu\u2019\u00e0 un fil, comme si la moindre coupe \u00e9tait fatale. Devenu une figure de style ultra-r\u00e9currente dans le cin\u00e9ma am\u00e9ricain de ces derni\u00e8res ann\u00e9es, il a progressivement perdu cette incroyable potentialit\u00e9 pour ne devenir \u2013 la plupart du temps \u2013 qu\u2019un simple <em>gimmick<\/em>, un faire-valoir exhibant les prouesses techniques de quelques frimeurs sans rien apporter narrativement ou \u00e9motionnellement. Aujourd\u2019hui, le plan-s\u00e9quence en arrive m\u00eame au dramatique stade d\u2019\u00eatre phagocyt\u00e9 par les films de super-h\u00e9ros&nbsp;: c\u2019est typiquement ce que l\u2019on observe dans des produits culturels comme <em>Aquaman<\/em>, dont de nombreuses sc\u00e8nes d\u2019action sont effectu\u00e9es en un seul plan, mais sans que cela ne parvienne une seule fois \u00e0 d\u00e9passer un tantinet le vulgaire sensationnalisme visuel.<\/p>\n\n\n\n<p>On pourrait vocif\u00e9rer une accusation similaire pour l\u2019incipit de <em>Spectre&nbsp;<\/em>de Sam Mendes, film\u00e9 en un relativement long plan-s\u00e9quence. Mais en effectuant cela, on ignorerait \u00e0 tort l\u2019extr\u00eame sophistication de cette sc\u00e8ne, notamment le fait que ce ne soit pas une inf\u00e2me bouillie num\u00e9rique qui reconstitue le Jour des Morts \u00e0 Mexico, mais un nombre incalculable de figurants tous d\u00e9guis\u00e9s (et coordonn\u00e9s&nbsp;!) pour l\u2019occasion. Sam Mendes a d\u00e9cid\u00e9 de pousser l\u2019exp\u00e9rience du plan-s\u00e9quence encore plus loin avec <em>1917<\/em>, puisque le film entier est th\u00e9oriquement compos\u00e9 d\u2019un seul plan. M\u00eame si, malheureusement, le pari n\u2019a pas techniquement \u00e9t\u00e9 tenu jusqu\u2019au bout (quelques coupes quasi invisibles pars\u00e8ment le long-m\u00e9trage), il va sans dire que <em>1917&nbsp;<\/em>est un pur chef-d\u2019\u0153uvre du 7<sup>\u00e8me&nbsp;<\/sup>Art.<\/p>\n\n\n\n<p>De prime abord, la simplicit\u00e9 du sc\u00e9nario peut sembler d\u00e9concertante : en pleine Premi\u00e8re Guerre mondiale, deux soldats anglais sont envoy\u00e9s par leur g\u00e9n\u00e9ral en mission, avec pour objectif de transmettre le plus promptement possible un message \u00e0 un bataillon pr\u00eat \u00e0 se jeter dans un traquenard tendu par les Allemands. Le grand fr\u00e8re de l\u2019un des deux protagonistes servant dans ce bataillon, il est impossible pour le cadet de refuser cette t\u00e2che.<\/p>\n\n\n\n<p>De mauvaises langues cracheront assur\u00e9ment sur le film en raison de cette simplicit\u00e9, probablement les m\u00eames qui ont attaqu\u00e9 un chef-d\u2019\u0153uvre tel que <em>The Revenant <\/em>pour ce m\u00eame motif. \u00c0 mes yeux, pourtant, un bon sc\u00e9nario simple vaut toujours mieux qu\u2019un mauvais sc\u00e9nario alambiqu\u00e9. Ces personnes ne regardent pas, en plus, dans la bonne direction&nbsp;: l\u2019int\u00e9r\u00eat de <em>1917&nbsp;<\/em>ne r\u00e9side clairement pas dans la complexit\u00e9 de sa narration, mais dans la mani\u00e8re dont il parvient \u00e0 construire un univers incroyablement vraisemblable, dans lequel le spectateur est immerg\u00e9 jusqu\u2019au cou, parfois m\u00eame en apn\u00e9e tant l\u2019intensit\u00e9 de certaines s\u00e9quences est \u00e0 couper le souffle. Il est bien rare, dans une salle de cin\u00e9ma, de ressentir une sensation si visc\u00e9rale (c\u2019est avec <em>Interstellar&nbsp;<\/em>que cela m\u2019est arriv\u00e9 \u00e0 ce point pour la derni\u00e8re fois).<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas un secret&nbsp;: le plan-s\u00e9quence contribue \u00e0 d\u00e9multiplier un tel effet de r\u00e9el, et parvient sym\u00e9triquement \u00e0 construire des morceaux de bravoure dot\u00e9s d\u2019une forte valeur attractionnelle. Mais choisir d\u2019\u00e9tendre cette technique \u00e0 toute la dur\u00e9e d\u2019un long-m\u00e9trage, c\u2019est se donner la possibilit\u00e9 d\u2019appuyer dans la longueur, non pas uniquement des instants spectaculaires, mais aussi des moments plus intimistes&nbsp;: conversations, \u00ab&nbsp;concert&nbsp;\u00bb improvis\u00e9, agonies\u2026 tout est visualis\u00e9 dans la stricte continuit\u00e9 de la bande-image, sans qu\u2019une importune coupe ne soit en mesure d\u2019att\u00e9nuer (ou du moins de raccourcir) la repr\u00e9sentation. \u00c0 ce titre, <em>1917&nbsp;<\/em>fait preuve d\u2019un culot monstrueux dans la mani\u00e8re qu\u2019il a d\u2019insister sur la difficult\u00e9 d\u2019une \u00e9preuve, d\u2019une souffrance, sans jamais c\u00e9der \u00e0 la facilit\u00e9 sc\u00e9naristique ou au <em>pathos&nbsp;<\/em>le plus consensuel, deux p\u00e9ch\u00e9s capitaux de la quasi-int\u00e9gralit\u00e9 des blockbusters contemporains (m\u00eame ceux \u00e9crits et mis en sc\u00e8ne par de grands r\u00e9alisateurs). Pour cette raison, <em>1917 <\/em>est probablement l\u2019un des films qui restituent le mieux l\u2019horreur de la Grande Guerre et la terrible tension que les hommes l\u2019ayant v\u00e9cu subissaient en permanence&nbsp;; le spectateur est en effet enferm\u00e9 avec les deux jeunes soldats, cette restriction du point de vue (par l\u2019invisibilisation de l\u2019ennemi) intensifiant le perp\u00e9tuel danger auquel ils sont tous deux confront\u00e9s. Le dernier film de Sam Mendes n\u2019use pas du plan-s\u00e9quence comme d\u2019un vulgaire artifice, il s\u2019en sert de mani\u00e8re signifiante, afin de g\u00e9n\u00e9rer une exp\u00e9rience sensorielle, narrative et \u00e9motionnelle unique.<\/p>\n\n\n\n<p>Si le plan-s\u00e9quence contribue ainsi \u00e0 donner cette impression que la qu\u00eate \u2013 et la vie \u2013 des deux h\u00e9ros ne tient qu\u2019\u00e0 un fil (<em>1917&nbsp;<\/em>devenant plus proche du <em>survival&nbsp;<\/em>que du film de guerre, \u00e0 l\u2019instar de <em>Dunkirk<\/em>), la reconstitution audiovisuelle de la Premi\u00e8re Guerre mondiale n\u2019est, dans la gen\u00e8se d\u2019un tel ressenti, pas en reste. \u00c0 son commencement presque f\u00e9\u00e9rique, l\u2019univers visuel de <em>1917 <\/em>se transforme tr\u00e8s vite en un cauchemar sans fin \u00e0 l\u2019atmosph\u00e8re post-apocalyptique. Cadavres grignot\u00e9s par les rats et les corneilles, boue et poussi\u00e8re salissant corps et v\u00eatements, hommes estropi\u00e9s et compl\u00e8tement fous dans les tranch\u00e9es\u2026 le conflit est repr\u00e9sent\u00e9 dans toute son horreur. \u00c0 cet \u00e9gard, le travail du chef op\u00e9rateur Roger Daekins (sur l\u2019\u00e9clairage et sur les mouvements extr\u00eamement fluides de la cam\u00e9ra) est tout simplement admirable, ce dernier parvenant en effet \u00e0 sublimer cin\u00e9matographiquement cet enfer. L\u2019univers sonore est \u00e9galement incroyable&nbsp;: la musique n\u2019est jamais trop envahissante, et rarement dans un film de guerre on aura eu une conscience si vive de la menace mortelle des balles et du shrapnel d\u00e9chirant les corps dans les tranch\u00e9es. L\u2019immersion dans le monde de <em>1917<\/em>, qu\u2019elle soit visuelle ou sonore, est totale.<\/p>\n\n\n\n<p>Merci enfin \u00e0 Sam Mendes d\u2019avoir choisi deux acteurs tr\u00e8s peu connus pour incarner les deux principaux protagonistes (de m\u00eame que les acteurs secondaires et les figurants), et d\u2019avoir r\u00e9serv\u00e9 le r\u00f4le des officiers \u00e0 trois grands acteurs anglais&nbsp;: Colin Firth, Mark Strong et Benedict Cumberbatch. Par ce simple choix de casting (et la volont\u00e9 esth\u00e9tique de ne pas magnifier les visages incessamment, comme pas mal de stars l\u2019exigeraient), les deux soldats envoy\u00e9s en mission peuvent \u00eatre n\u2019importe qui, dont nous-m\u00eames, simples spectateurs assis tranquillement dans notre fauteuil. Le pouvoir d\u2019identification aux deux h\u00e9ros est ainsi d\u00e9cupl\u00e9. Par ailleurs, leur jeu d\u2019acteur \u2013 d\u2019une grande sobri\u00e9t\u00e9 et d\u2019une sinc\u00e8re humanit\u00e9 \u2013 est tout \u00e0 fait convaincant, d\u2019autant plus lorsqu\u2019on r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 l\u2019exceptionnel travail de m\u00e9morisation (des dialogues, des d\u00e9placements\u2026) dont ils ont fait preuve \u2013 habituellement, on rencontrerait une telle performance d\u2019acteur plut\u00f4t au th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est gu\u00e8re n\u00e9cessaire d\u2019\u00e9piloguer plus longtemps sur la qualit\u00e9 de <em>1917<\/em>, v\u00e9ritable chef-d\u2019\u0153uvre de ce d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e. Cela ne me surprend gu\u00e8re d\u2019un metteur en sc\u00e8ne aussi talentueux que Sam Mendes qui, malgr\u00e9 quelques erreurs de parcours (surtout <em>Spectre<\/em>), a tout de m\u00eame r\u00e9alis\u00e9 l\u2019une des plus remarquables satires de la famille occidentale avec <em>American Beauty&nbsp;<\/em>et \u2013 de tr\u00e8s loin \u2013 l\u2019un des meilleurs James Bond avec <em>Skyfall<\/em>. Toutefois, je ne m\u2019attendais absolument pas \u00e0 ce que <em>1917&nbsp;<\/em>soit une telle claque. On peut tout \u00e0 fait reprocher \u00e0 ce dernier quelques impr\u00e9cisions temporelles (le film est \u00e9trangement court en comparaison de la distance qui se doit d\u2019\u00eatre parcourue par les protagonistes) et une repr\u00e9sentation sacr\u00e9ment n\u00e9gative des Allemands (la polarisation bien\/mal n\u2019a aucune raison d\u2019\u00eatre si marqu\u00e9e lorsque l\u2019on reconstruit narrativement la Premi\u00e8re Guerre mondiale), mais on ne peut \u00eatre qu\u2019abasourdi par l\u2019effet de r\u00e9el de l\u2019\u0153uvre de Mendes, qui se traduit avant tout par sa quasi-absence de montage et par sa construction d\u2019un univers audiovisuel tant grandiose qu\u2019anxiog\u00e8ne. V\u00e9ritable po\u00e8me baudelairien d\u00e9gageant une beaut\u00e9 insoup\u00e7onn\u00e9e de l\u2019horreur de la guerre, <em>1917&nbsp;<\/em>fait partie de ces films qui laissent une empreinte ind\u00e9l\u00e9bile dans l\u2019\u00e2me, comme une flamme incandescente laisserait une trace ineffa\u00e7able sur notre chair.<a href=\"https:\/\/cine-unilepfl.ch\/author\/michaelw\/\"><\/a><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Michael Wagni\u00e8re<\/strong> (18\/01\/2020)<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-css-opacity is-style-wide\" \/>\n\n\n\n<p><strong>1917<\/strong><br>Royaume-Uni, \u00c9tats-Unis, 2019, 110min.<br>R\u00e9alisation <strong>Sam Mendes<\/strong><br>Sc\u00e9nario <strong>Sam Mendes, Krysty Wilson-Cairns<\/strong><br>Images <strong>Roger Deakins<\/strong><br>Montage <strong>Lee Smith<\/strong><br>D\u00e9cors <strong>Dennis Gassner<\/strong><br>Costumes <strong>Jacqueline Durran<\/strong><br>Musique <strong>Thomas Newman<\/strong><br>Avec <strong>Dean-Charles Chapman, George MacKay, Daniel Mays<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sam Mendes, r\u00e9alisateur de Skyfall, met en sc\u00e8ne la mission impossible de deux jeunes soldats de la Premi\u00e8re Guerre mondiale en un seul plan-s\u00e9quence. Simple figure de style ou premier chef-d\u2019\u0153uvre de la d\u00e9cennie ?<\/p>\n","protected":false},"author":1001233,"featured_media":231,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[4,16],"tags":[],"class_list":{"0":"post-229","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-articles","8":"category-critiques"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/229","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001233"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=229"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/229\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/media\/231"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=229"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=229"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=229"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}