{"id":223,"date":"2020-11-24T02:02:00","date_gmt":"2020-11-24T01:02:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/?p=223"},"modified":"2023-03-28T01:18:54","modified_gmt":"2023-03-27T23:18:54","slug":"emily-in-paris","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/2020\/11\/emily-in-paris\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Emily in Paris\u00a0\u00bb ou les Charybde et Scylla transatlantiques : L\u2019int\u00e9gration d\u2019une influenceuse am\u00e9ricaine au sein de la bourgeoisie exclusive fran\u00e7aise."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1079\" height=\"607\" src=\"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2021\/10\/7800812458_lily-collins-dans-emily-in-paris-1079x640-1-edited.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-713\" srcset=\"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2021\/10\/7800812458_lily-collins-dans-emily-in-paris-1079x640-1-edited.jpg 1079w, https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2021\/10\/7800812458_lily-collins-dans-emily-in-paris-1079x640-1-edited-300x169.jpg 300w, https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2021\/10\/7800812458_lily-collins-dans-emily-in-paris-1079x640-1-edited-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2021\/10\/7800812458_lily-collins-dans-emily-in-paris-1079x640-1-edited-768x432.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1079px) 100vw, 1079px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Lily Collins dans <em>Emily in Paris<\/em> (Darren Star, 2020).<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Comme Am\u00e9lie Poulain nous pr\u00e9sentait l\u2019image d\u2019un Montmartre fantasm\u00e9, d\u2019un Paris de carte postale disneylandis\u00e9, sans divisions sociales, d\u2019un lieu parfaitement pacifi\u00e9 qu\u2019on croirait construit pour permettre les plus belles envol\u00e9es lyriques (grande ironie lorsqu\u2019on sait, par exemple, que le sacr\u00e9-c\u0153ur a \u00e9t\u00e9 construit comme un signe de triomphe apr\u00e8s l\u2019\u00e9crasement de la Commune) ; Emily in Paris reproduit la vision d\u2019un Paris f\u00e9tiche de la classe dominante, en plus d\u2019en faire la promotion marketing abjecte \u00e0 des fins purement mercantiles.<\/p>\n\n\n\n<p>Premi\u00e8rement, au niveau des lieux, la s\u00e9rie ne quitte jamais les beaux quartiers, \u00e0 l\u2019exception d\u2019une sc\u00e8ne en bo\u00eete de nuit dans le onzi\u00e8me et d\u2019une excursion dans un ch\u00e2teau en Champagne, la majorit\u00e9 des sc\u00e8nes se d\u00e9roule entre les 8<sup>\u00e8me<\/sup> et 5<sup>\u00e8me<\/sup> arrondissements&nbsp;: Place du Panth\u00e9on, jardins du Luxembourg, place Vend\u00f4me, Op\u00e9ra Garnier, Grand Palais, etc\u2026 Sans quitter la petite couronne parisienne, la s\u00e9rie aurait tout de m\u00eame pu montrer d\u2019autres facettes de Paris, comme le treizi\u00e8me arrondissement et ses grands ensembles ou les anciens quartiers ouvrier de l\u2019Est parisien. Ce choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 trahit la volont\u00e9 de pr\u00e9senter un Paris fantasm\u00e9, vid\u00e9 de ses fractures sociales. On montre la vitrine de la classe Bourgeoise en dissimulant sciemment la mis\u00e8re qui a permis sa production et qui permet sa reproduction. Inutile de pr\u00e9ciser qu\u2019il n\u2019y aucune manifestation \u00e0 Paris&nbsp;; c\u2019est comme si les gilets jaunes n\u2019avaient jamais exist\u00e9, que le mouvement syndical \u00e9tait aux abonn\u00e9s absents et que l\u2019espace appartenait litt\u00e9ralement \u00e0 la classe dominante, \u00e0 m\u00eame de privatiser un pont pour un spot publicitaire de parfum quand une occupation du m\u00eame lieu par des militants du climat leur vaut un bombardement de gaz lacrymog\u00e8nes.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais c\u2019est au niveau de son intrigue qu\u2019Emily in Paris trahit d\u2019autant mieux l\u2019id\u00e9ologie mortif\u00e8re qui la traverse. Emily, jeune femme ambitieuse travaillant \u00e0 Chicago, profite de l\u2019opportunit\u00e9 r\u00e9sultant de la grossesse d\u2019une coll\u00e8gue pour prendre sa place d\u2019un an comme charg\u00e9e de promotion dans une bo\u00eete publicitaire hupp\u00e9e parisienne. Elle voit cet \u00e9pisode comme \u00e9tant un \u00ab&nbsp;boost&nbsp;\u00bb \u00e0 sa carri\u00e8re, et ce malgr\u00e9 le fait qu\u2019elle ne parle pas fran\u00e7ais. La s\u00e9rie exploitera par la suite \u00e0 de multiples reprises ce ressort comique, confrontant en apparence les vell\u00e9it\u00e9s h\u00e9g\u00e9moniques de l\u2019am\u00e9ricaine \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 fran\u00e7aise. En apparence seulement, car la s\u00e9rie ne confronte l\u2019h\u00e9g\u00e9monie atlantique anglophone n\u00e9o-lib\u00e9rale et son fond de commerce manag\u00e9rial, \u00e0 celle, tout autant toxique, de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie des \u00e9lites \u00e9conomiques et culturelles fran\u00e7aises, de la bourgeoisie exclusive des beaux quartiers. C\u2019est comme si ce choc des cultures pr\u00e9suppos\u00e9 et caricatural (les fran\u00e7ais ne travaillent pas avant 10h30, il est impossible de licencier quelqu\u2019un en France) et la mise en perspective de cultures du travail (les Fran\u00e7ais travaillent pour vivre, les Am\u00e9ricains vivent pour travailler selon Emily) diff\u00e9rentes n\u2019avait que pour but de penser une jonction des \u00e9lites qui permette un renforcement local et international de leur influence&nbsp;: utiliser le capital culturel fran\u00e7ais et ses moyens de distinction pour augmenter les ventes pour les am\u00e9ricains et importer, malgr\u00e9 qu\u2019ils y soient au d\u00e9but r\u00e9fractaires et les techniques de vente des am\u00e9ricains pour augmenter leur profit pour les \u00e9lites bourgeoises en perte de vitesse. L\u2019arc narratif se structure donc en moments de rejet d\u2019Emilie par des \u00e9lites fran\u00e7aises r\u00e9actionnaires, en alternance avec des moments d\u2019int\u00e9gration r\u00e9ussie de ses strat\u00e9gies d\u2019influenceuse dans leurs plans marketing. Elle sauve ainsi de la morosit\u00e9 et de la monotonie de sa carri\u00e8re un influent styliste parisien, alors qu\u2019elle conseille une marque de parfum fran\u00e7aise en termes de repr\u00e9sentation des genres pour plaire \u00e0 un public am\u00e9ricain (notons ici qu\u2019une repr\u00e9sentation non st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e est utilis\u00e9e \u00e0 des fins purement marketing, dirig\u00e9es vers le march\u00e9 am\u00e9ricain&nbsp;; questionner le patriarcat \u00e9quivalent \u00e0 une op\u00e9ration opportuniste dans un contexte sensibilis\u00e9 et pas par exemple \u00e0 un imp\u00e9ratif \u00e9thique). On notera aussi que le mouvement meToo est absent des consciences fran\u00e7aises, et que, de mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, le discours critique sur les repr\u00e9sentations de genre est un \u00e9l\u00e9ment culturel am\u00e9ricain \u00e0 importer dans l\u2019essence de la culture fran\u00e7aise. Ce nivellement du r\u00e9el \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif d\u2019accroissement du capital financier abstrait et culturel trahit la finalit\u00e9 du dispositif de la s\u00e9rie&nbsp;: f\u00e9tichiser les moyens de distinction des \u00e9lites et l\u00e9gitimer les in\u00e9galit\u00e9s desquelles elles d\u00e9pendent afin de les romantiser, in\u00e9galit\u00e9s dont il s\u2019agit de faire porter la responsabilit\u00e9 \u00e0 des individus r\u00e9fractaires, simplement attach\u00e9s \u00e0 leur dignit\u00e9&nbsp;; de les rendre d\u00e9sirables par la masse pour entretenir une croyance collective forte en la l\u00e9gitimit\u00e9 de l\u2019ordre bourgeois et ainsi en assurer la reproduction pacifique. Si tout le monde peut \u00ab&nbsp;y arriver&nbsp;\u00bb, \u00e0 l\u2019image de Gabriel le restaurateur \u00ab&nbsp;talentueux&nbsp;\u00bb \u00e0 qui un philanthrope parisien offre un pr\u00eat en raison de ses capacit\u00e9s culinaires \u00ab&nbsp;hors normes&nbsp;\u00bb (savoir faire une omelette et un coq au vin)&nbsp;; ou \u00e0 l\u2019image d\u2019Emily l\u2019influenceuse qui pers\u00e9v\u00e8re pour&nbsp; se faire \u00ab&nbsp;sa place&nbsp;\u00bb&nbsp;dans un nouveau milieu o\u00f9 elle subira du mobbing puis du harc\u00e8lement sexuel au lieu de d\u00e9noncer la situation, ou de son amie nounou se r\u00eavant chanteuse et triomphant dans un cabaret gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019aide de ses riches amies lui ayant achet\u00e9 un temps de sc\u00e8ne&nbsp;; alors nul besoin de se r\u00e9volter contre les biais syst\u00e9miques qui tordent l\u2019ordre social&nbsp;; nul besoin de renverser la bourgeoisie de son pi\u00e9destal construit sur l\u2019oppression d\u2019une force de travail pr\u00e9caris\u00e9e. Emily in Paris, en somme, en plus d\u2019invisibiliser les luttes sociales, fait partie d\u2019un ensemble programmatique de dispositifs de pacification, dont l\u2019objectif est l\u2019effacement id\u00e9ologique de la lutte sociale et de ses possibilit\u00e9s d\u2019actualisation. Elle s\u2019inscrit dans un ensemble de contenus culturels ali\u00e9nants et h\u00e9g\u00e9moniques, produits par des soci\u00e9t\u00e9s de production internationalis\u00e9es, qui font de la f\u00e9tichisation de cultures potentiellement dissidentes (comme la culture fran\u00e7aise, travers\u00e9e par les luttes syndicales et sociales) des moyens de l\u00e9gitimation d\u2019un ordre dominant supra-national, structur\u00e9 en classes gr\u00e2ce \u00e0 des dispositifs de production et de reproduction de capitaux in\u00e9galitaires, \u00e9conomiques, symboliques et culturels voire cultuels.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Romain Gapany et Nicolas Freundler<\/strong> (24\/11\/2020)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Retour sur le caract\u00e8re probl\u00e9matique multidimensionnel de la s\u00e9rie \u201cEmily in Paris\u201d, ou la promotion d\u2019une id\u00e9ologie mercantile supranationale sous couvert de f\u00e9tichisation grossi\u00e8re de la vie parisienne.<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":713,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[4,16],"tags":[],"class_list":{"0":"post-223","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-articles","8":"category-critiques"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/223","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=223"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/223\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/media\/713"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=223"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=223"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=223"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}