{"id":1295,"date":"2022-05-24T15:58:49","date_gmt":"2022-05-24T13:58:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/?p=1295"},"modified":"2023-03-28T01:09:14","modified_gmt":"2023-03-27T23:09:14","slug":"spencer-critique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/2022\/05\/spencer-critique\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Spencer\u00a0\u00bb : quand le conte de f\u00e9es devient anxi\u00e9t\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"576\" src=\"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2022\/05\/Spencer-capture-16x9-1-1024x576.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1296\" srcset=\"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2022\/05\/Spencer-capture-16x9-1-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2022\/05\/Spencer-capture-16x9-1-300x169.jpg 300w, https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2022\/05\/Spencer-capture-16x9-1-768x432.jpg 768w, https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/files\/2022\/05\/Spencer-capture-16x9-1.jpg 1279w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 DCM Film Distribution<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s <em>Neruda <\/em>et <em>Jackie, <\/em>tous les deux sortis en 2016, Pablo Larra\u00edn signe son troisi\u00e8me film biographique avec <em>Spencer. <\/em>Consacr\u00e9 \u00e0 une figure adul\u00e9e, au destin tragique, le film nous plonge dans le No\u00ebl&nbsp;de 1991 au manoir des Windsor aux c\u00f4t\u00e9s de Lady Di incarn\u00e9e par l\u2019\u00e9poustouflante Kirsten Stewart. Le dernier long-m\u00e9trage du r\u00e9alisateur chilien a \u00e9t\u00e9 distribu\u00e9 dans de multiples pays sur la plateforme Amazon Prime, il a toutefois b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019une sortie dans les salles romandes.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre <em>Jackie<\/em> et <em>Spencer<\/em>, Larra\u00edn a construit ses longs-m\u00e9trages sur deux figures iconiques, o\u00f9 l\u2019habit est un enjeu fondamental \u00e0 la fois pour des questions de ressemblance et de reconnaissance par les spectateur\u00b7rices. En tant que personnages publics et f\u00e9minins, les m\u00e9dias ont capt\u00e9 et immortalis\u00e9 chacune des apparitions de ces figures. Les m\u00e9dias ont accord\u00e9 un int\u00e9r\u00eat particulier \u00e0 leurs apparences physiques et leurs garde-robes. Les photographies ont ainsi grav\u00e9 leurs tenues dans la m\u00e9moire collective. Dans <em>Spencer, <\/em>l\u2019habit vient servir le r\u00e9cit. En d\u00e9voilant une Diana prise au pi\u00e8ge par son image et par la famille royale. L\u2019habit t\u00e9moigne de la r\u00e9appropriation de cet \u00e9v\u00e9nement par le cin\u00e9aste, transposition qui repose \u00e9galement sur son \u00e9quipe et en particulier sur le travail m\u00e9ticuleux de la costumi\u00e8re, Jacqueline Durran.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est de l\u2019ordre du d\u00e9fi que de faire un \u00e9ni\u00e8me long-m\u00e9trage consacr\u00e9 \u00e0 la princesse de Galles. D\u00e9fi que Pablo Larra\u00edn rel\u00e8ve remarquablement, en \u00e9vitant de tomber dans le <em>biopic <\/em>historique classique. Le choix de No\u00ebl&nbsp;1991 ne rel\u00e8ve pas du hasard. N\u2019ayant pu \u00eatre entraper\u00e7u que par ce que la famille royale a officiellement laiss\u00e9 transparaitre \u00e0 travers la presse, peu d\u2019\u00e9l\u00e9ments ont subsist\u00e9. Ce qui s\u2019est pass\u00e9 entre les murs reste de l\u2019ordre de l\u2019inconnu. Larra\u00edn en profite pour s\u2019emparer de cette histoire et la faire sienne. Le r\u00e9alisateur chilien transforme ce week-end aux allures de conte de f\u00e9es festif en un huis clos oppressant et fantasm\u00e9, rythm\u00e9 par une bande-son des plus angoissantes, sign\u00e9e Johnny Greenwood. Diana est d\u00e9peinte en princesse esseul\u00e9e, en prise \u00e0 des crises de parano\u00efa. Son malaise et son mal-\u00eatre se traduisent par un corps boulimique qui se scarifie dans les moments les plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s. Et cette pression insoutenable transparait \u00e0 travers les costumes.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cet univers, tout est orchestr\u00e9 dans les moindres d\u00e9tails, jusqu\u2019\u00e0 la garde-robe de la princesse Diana, organis\u00e9e sans qu\u2019elle-m\u00eame ne soit consult\u00e9e. Le v\u00eatement incarne brillamment la r\u00e9pression que la famille royale exerce sur le corps de la princesse dans le but de r\u00e9duire son champ d\u2019action et de la conformer aux traditions de longue date. Les habilleuses ont au pr\u00e9alable tri\u00e9 et \u00e9tiquet\u00e9 de fa\u00e7on m\u00e9thodique chacune des tenues que Diana devra rev\u00eatir. Une s\u00e9quence t\u00e9moigne parfaitement de cet agencement. Seule dans sa chambre, la jeune femme d\u00e9couvre le portant d\u2019habits. Elle s\u2019empare des tenues pour les observer. Une succession de gros plans d\u00e9voile les ensembles qu\u2019elle devra rev\u00eatir\u2009; petit d\u00e9jeuner de No\u00ebl, d\u00e9jeuner de No\u00ebl et d\u00e9part. La spontan\u00e9it\u00e9 \u00e9tant interdite, le v\u00eatement ne peut pas et ne doit pas refl\u00e9ter sa personnalit\u00e9. Son \u00eatre est \u00e9touff\u00e9 pour incarner la royaut\u00e9. Face \u00e0 son miroir, tenant le cintre et sa robe vert p\u00e2le, elle affirme \u00e0 son amie et habilleuse (Sally Hawkins) \u00ab\u00a0It doesn\u2019t fit\u2026 not with my mood. It should be black.\u00a0\u00bb (<em>Elle ne me va pas\u2026 pas avec mon humeur. Elle devrait \u00eatre noire<\/em>). Diana ne semble pourtant pas \u00eatre en mesure de s\u2019y opposer. Ce contr\u00f4le absolu est manifest\u00e9 dans le long-m\u00e9trage par de minutieux d\u00e9tails et cette contrainte se r\u00e9percute sur la sant\u00e9 mentale de la jeune femme. La r\u00e9pression par le v\u00eatement est \u00e9galement manifest\u00e9e par le rapport de Lady Di&nbsp;\u00e0 son corps\u2009; elle le discipline \u00e0 son tour. Chaque repas est suivi de violentes crises de boulimie, toutes mises en sc\u00e8ne dans les luxueuses salles de bain du manoir. La princesse v\u00eatue d\u2019une robe champagne est repli\u00e9e sur la cuvette. Son corps est secou\u00e9 de spasmes. Le repas est finalement r\u00e9gurgit\u00e9. Le corps contr\u00f4l\u00e9 a fini par s\u2019autodiscipliner afin de se le r\u00e9approprier.<\/p>\n\n\n\n<p>Si le v\u00eatement est moyen de r\u00e9pression, il vient dans un deuxi\u00e8me temps incarner une forme d\u2019\u00e9mancipation. L\u2019habillement joue en effet un r\u00f4le essentiel dans la r\u00e9bellion de Diana envers sa belle-famille et leurs traditions. Les trois tenues pr\u00e9sent\u00e9es au d\u00e9but du film ne seront pas respect\u00e9es. Malgr\u00e9 le protocole annonc\u00e9, Diana ne se conformera pas aux r\u00e8gles. Chacune des tenues sera port\u00e9e, mais dans un tout autre ordre. Elles deviennent des actes passifs agressifs de la princesse afin de regagner sa libert\u00e9. Le matin de No\u00ebl, c\u2019est apr\u00e8s avoir cong\u00e9di\u00e9 la nouvelle habilleuse qui lui a \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9e que Diana arrive non seulement en retard pour la photo officielle de la famille royale, mais \u00e9galement dans une autre tenue que celle pr\u00e9vue. En blouse blanche \u00e0 pois avec une jupe crayon bleu pastel, Diana fait sa r\u00e9v\u00e9rence \u00e0 la reine \u00c9lisabeth. Dans un plan moyen d\u2019une courte dur\u00e9e, Diana, rev\u00eatue de couleurs printani\u00e8res, d\u00e9tonne de la famille royale en palette de bruns, verts et bordeaux. Discr\u00e8tement, elle notifie sa mutinerie. Ces gestes de r\u00e9volte se font toujours plus fort, tout en marquant le d\u00e9sespoir grandissant de Diana.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre oppression et r\u00e9pression, le v\u00eatement permet de r\u00e9interpr\u00e9ter l\u2019histoire et de laisser intelligemment place \u00e0 la fiction. Une mise en sc\u00e8ne classique d\u2019une figure aussi iconique que celle de Diana voudrait que l\u2019historicit\u00e9 du v\u00eatement prime afin d\u2019attester de la justesse historique du r\u00e9cit, comme <em>The Crown <\/em>(Peter Morgan, 2016 \u2014) qui, r\u00e9cemment encore, a ax\u00e9 la promotion de sa derni\u00e8re saison sur la reproduction \u00e0 l\u2019identique des costumes par Amy Roberts. Dans <em>Spencer, <\/em>la coh\u00e9rence est respect\u00e9e, mais en reprenant l\u2019\u00ab\u2009aura\u2009\u00bb du vestiaire de Diana pour servir le r\u00e9cit. Jacqueline Durran confie en interview avoir s\u00e9lectionn\u00e9 des pi\u00e8ces tir\u00e9es \u00e0 la fois de la garde-robe de Diana et de d\u00e9fil\u00e9s Chanel toutes produites entre 1988 et 1992. Si certains habits sont reproduits quasi \u00e0 l\u2019identique, ils ne sont toutefois pas rev\u00eatus lors des m\u00eames \u00e9v\u00e9nements, puisque le r\u00e9cit ne repose pas sur la reconstitution d\u2019un moment pr\u00e9cis connu de toutes et de tous. Trois pistes vestimentaires s\u2019intriquent subtilement dans le long-m\u00e9trage\u2009: ce que Diana doit porter, ce qu\u2019elle d\u00e9cide de porter et ce qu\u2019elle a r\u00e9ellement port\u00e9 \u00e0 la fois dans le r\u00e9cit et dans la r\u00e9alit\u00e9. Les pistes vestimentaires s\u2019emm\u00ealent tout autant que les temporalit\u00e9s, afin de signifier la mont\u00e9e de la pression et de la d\u00e9t\u00e9rioration de la sant\u00e9 mentale de Diana Spencer. L\u2019apoth\u00e9ose de ces angoisses r\u00e9side dans une s\u00e9quence hallucinatoire. Apr\u00e8s avoir fui le repas de No\u00ebl, chauss\u00e9 des bottes et rev\u00eatu un manteau sur sa robe de bal, Diana retourne dans sa maison d\u2019enfance d\u00e9labr\u00e9e. Au sommet des escaliers, elle revoit sa vie sous la forme d\u2019un d\u00e9fil\u00e9 onirique sur une composition aux sonorit\u00e9s horrifiques. Cet extrait \u00e9tablit un parall\u00e8le entre son enfance et son entr\u00e9e dans la famille royale. Encore innocente, la jeune femme y entre v\u00eatue de jaune p\u00e2le, dans une atmosph\u00e8re de brouillard. Puis, elle d\u00e9ambule dans l\u2019all\u00e9e avec sa robe de mari\u00e9e, cette fois-ci sous un ciel \u00e9clairci, elle est \u00e0 la fois heureuse et angoiss\u00e9e. Le conte de f\u00e9es tourne soudainement au cauchemar lorsqu\u2019elle devient la cible des photographes qui attestent qu\u2019elle est d\u00e9sormais prise au pi\u00e8ge par son image et son statut. Entre le pass\u00e9, les nouvelles formalit\u00e9s et la tentative de libert\u00e9, la s\u00e9quence d\u00e9montre une Diana qui essaie de s\u2019accoutumer \u00e0 sa nouvelle vie. Elle devrait pour y parvenir faire face \u00e0 son pass\u00e9 et laisser tomber Spencer, son enfance. Les diff\u00e9rents habits indiquent les changements qu\u2019elle doit effectuer. Si elle a la responsabilit\u00e9 de rev\u00eatir une garde-robe stricte et formelle, elle trouvera sans cesse une fa\u00e7on de la d\u00e9tourner (une paire de sneakers Nike associ\u00e9e \u00e0 un tailleur Chanel), voire d\u2019y \u00e9chapper (porter des jeans dans son intimit\u00e9 lui permettant de se mouvoir sans difficult\u00e9). Pour regagner sa libert\u00e9, Cendrillon doit se d\u00e9barrasser de la robe de mari\u00e9e\u2026 La princesse tente de contrebalancer cet univers \u00e9touffant et suffocant par de courts moments d\u2019intimit\u00e9, synonymes de libert\u00e9\u2009; qu\u2019elle soit avec ses fils ou, seule, dansant dans une galerie de miroirs afin de se d\u00e9fouler. Dans cette s\u00e9quence fantasm\u00e9e, les tenues sont revisit\u00e9es et font r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la fois \u00e0 des moments qui se sont d\u00e9roul\u00e9s et \u00e0 d\u2019autres qui ont \u00e9t\u00e9 imagin\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Pablo Larra\u00edn, en collaboration \u00e9troite avec Jacqueline Durran, r\u00e9interpr\u00e8te l\u2019histoire de Diana le temps d\u2019un week-end. Dans une ambiance gla\u00e7ante, renforc\u00e9e par la repr\u00e9sentation d\u2019une famille royale mutique, Diana est prise au pi\u00e8ge. Elle est sans cesse scrut\u00e9e et contr\u00f4l\u00e9e. Larra\u00edn et Durran entrem\u00ealent discr\u00e8tement et habilement les trois pistes vestimentaires de la r\u00e9pression, l\u2019\u00e9mancipation et la r\u00e9interpr\u00e9tation dans le long-m\u00e9trage. C\u2019est en partie par ce param\u00e8tre de la mise en sc\u00e8ne que <em>Spencer <\/em>donne corps \u00e0 un r\u00e9cit qui n\u2019est plus de l\u2019ordre du <em>biopic,<\/em> mais du thriller psychologique.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Alana Guarino Giner<\/strong> (24\/05\/2022)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s <i>Neruda<\/i> et <i>Jackie<\/i>, Pablo Larra\u00edn signe un troisi\u00e8me film biographique, consacr\u00e9 la figure adul\u00e9e de Lady Di incarn\u00e9e par Kirsten Stewart.<\/p>\n","protected":false},"author":1001231,"featured_media":1296,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[17,4],"tags":[9,33,13,203,204,202],"class_list":{"0":"post-1295","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-analyses","8":"category-articles","9":"tag-cinema","10":"tag-critique","11":"tag-film","12":"tag-lady-di","13":"tag-pablo-larrain","14":"tag-spencer"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1295","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001231"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1295"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1295\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1296"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1295"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1295"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/cineclub\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1295"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}