{"id":5655,"date":"2022-05-08T15:09:26","date_gmt":"2022-05-08T13:09:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/caverne\/?p=5655"},"modified":"2022-05-08T15:10:55","modified_gmt":"2022-05-08T13:10:55","slug":"anabasis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/caverne\/2022\/05\/anabasis\/","title":{"rendered":"Anabasis"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-right\">par Elliott Borgeaud, 2022.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Dans un temps lointain et un horizon inconnu, une maison \u00e0 trois \u00e9tages gardait en son sein des individus \u00e0 l\u2019\u00e2me particuli\u00e8re. Ils \u00e9taient compartiment\u00e9s et class\u00e9s dans les niveaux en fonction de leurs habitudes et de leurs comportements. Pendant longtemps, ceux qui avaient acc\u00e8s \u00e0 la connaissance croyaient \u00e0 l\u2019immuabilit\u00e9 du syst\u00e8me, parlant alors en termes de nature, tandis que ceux qui ne l\u2019avaient pas ne s\u2019\u00e9taient pas pos\u00e9 de question. Puis, un jour, une \u00e2me perdue du premier \u00e9tage prouva la possibilit\u00e9 de l\u2019ascension.<\/p>\n\n\n\n<p>Au niveau le plus bas, tout \u00e9tait sombre. Comme enfoui sous la terre, ou comme si une nuit perp\u00e9tuelle engloutissait l\u2019\u00e9tage, les r\u00e9sidents n\u2019avaient que des lampes us\u00e9es et des ampoules blafardes pour marquer des points de rep\u00e8re le long du couloir o\u00f9 des dizaines de pi\u00e8ces s\u2019y attachaient. Ils vagabondaient pourtant sans peine, leurs yeux habitu\u00e9s \u00e0 la p\u00e9nombre, ne pouvant prendre conscience de ce qui leur manquait puisqu\u2019ils ne l\u2019avaient jamais connu. Ils d\u00e9filaient dans cette espace o\u00f9 le temps ne pouvait non plus avoir d\u2019emprise, changeant de salle au gr\u00e9 de leur envie, s\u2019attardant parfois dans l\u2019une d\u2019elles, sans mod\u00e9ration, puis, lass\u00e9s d\u2019y voir et d\u2019y vivre les m\u00eames choses en boucle, ils repartaient dans leur recherche fr\u00e9n\u00e9tique d\u2019excitation.<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi ces hommes et ces femmes dont leur nom importait peu \u2013 il \u00e9tait facile de supposer qu\u2019ils ne les connaissaient pas eux-m\u00eames \u2013 un jeune homme, dont la pr\u00e9sence \u00e0 cet endroit n\u2019avait d\u2019autres raisons que l\u2019ignorance, ressentait tout autant les plaisirs primitifs que ce lieu offrait que les souffrances d\u00e9coulant de ces plaisirs. Il r\u00e9pondait, tout comme les autres, aux premi\u00e8res pulsions de son \u00e2me. Il se jetait dans la gourmandise et la luxure d\u00e8s que le moindre stimulus l\u2019appelait \u00e0 le faire. Il usait des corps comme l\u2019on use des machines, il emplissait son \u00eatre de breuvage enivrant et de nourriture maladive. Il chutait dans le sommeil excessif entre deux abus, ne songeant un seul instant que sa fatigue n\u2019\u00e9tait due qu\u2019au mauvais traitement qu\u2019il faisait de lui-m\u00eame, croyant plut\u00f4t que ce repos n\u2019\u00e9tait que l\u2019expression de la r\u00e9ussite d\u2019un instant, et, une fois remis, il reprenait sa boucle infernale. Mais, contrairement \u00e0 tous les autres, il eut, de mani\u00e8re \u00e9ph\u00e9m\u00e8re et fugace, un \u00e9clat de doute.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette br\u00e8ve remise en question avait donn\u00e9 suite \u00e0 une maladie d\u2019amour. D\u2019abord insouciant, le jeune homme s\u2019\u00e9tait laiss\u00e9 emporter par les torrents de la passion&nbsp;: le furieux besoin de cet autre \u00eatre l\u2019avait pouss\u00e9 \u00e0 le poursuivre alors qu\u2019il aurait d\u00fb se reposer ou se nourrir, ses sentiments entravant l\u2019acc\u00e8s aux signaux que lui envoyait sa chaire. Il s\u2019\u00e9tait agripp\u00e9 aux v\u00eatements de l\u2019autre lorsque celui-ci avait eu la mauvaise id\u00e9e d\u2019\u00e9mettre son envie de d\u00e9part, hurlant des mots que sa jalousie dictait, temp\u00eatant des formules que son manque \u00e0 venir lui murmurait, allant jusqu\u2019\u00e0 rendre son amant coupable de tous les maux. Ils se d\u00e9tachaient, puis se rattachaient. Les effluves r\u00e9g\u00e9n\u00e9rateurs de l\u2019amour \u00e9taient continuellement suivis par les d\u00e9chirures de l\u2019\u00e9go insatisfait, \u00e9mulation de la contrari\u00e9t\u00e9 et de la convoitise malsaine. La dur\u00e9e de ces va-et-vient, de ces oui et de ces non, \u00e9tait incertaine. Peut-\u00eatre avait-elle \u00e9t\u00e9 courte, peut-\u00eatre avait-elle \u00e9t\u00e9 longue, cela n\u2019avait aucune importance puisqu\u2019il en \u00e9tait ressorti affaibli et meurtri comme si elle avait \u00e9t\u00e9 centenaire. La douleur avait alors envahi le jeune homme, qui n\u2019avait d\u2019ailleurs pas lutt\u00e9 contre elle, elle l\u2019avait noy\u00e9 dans l\u2019apathie et la noirceur. Il n\u2019avait plus \u00e9t\u00e9 capable de rien et la question fatidique avait jailli&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00e0 quoi bon&nbsp;?&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette formule pourtant si simple, ayant de fausses allures de d\u00e9sespoir, avait enclench\u00e9 un d\u00e9filement d\u2019interrogations, semblant vides et sans r\u00e9ponses, interrogations auxquelles il n\u2019avait pas fourni autre chose que leur expression verbale, jusqu\u2019\u00e0 atteindre l\u2019affirmation que tout \u00e9tait vanit\u00e9 autour de lui. Il n\u2019avait pas conscience de l\u2019enjeu qui s\u2019\u00e9tait jou\u00e9 en lui, cela ne lui avait paru n\u2019\u00eatre que des lamentations dues \u00e0 son chagrin, il n\u2019avait pas compris qu\u2019une partie de son \u00e2me s\u2019\u00e9tait mise \u00e0 vouloir braver le mal. Sommairement, mais s\u00fbrement.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis, le temps effectuant son travail, le chagrin d\u2019amour s\u2019\u00e9tait envol\u00e9 et ses activit\u00e9s avaient repris leur cours. Ses bribes de r\u00e9flexions ne pouvant pas \u00eatre aliment\u00e9es, n\u2019ayant rien pour s\u2019enrichir, dans ce lieu o\u00f9 ne r\u00e9gnaient que les vulgarit\u00e9s, il \u00e9tait retourn\u00e9 dans le vagabondage des pulsions primitives. Cet \u00e9tat \u00e9tait pass\u00e9 dans l\u2019oubli, mais il ne s\u2019\u00e9tait pas fait supprimer, un coin de sa psych\u00e9 en gardait la trace que le jeune homme s\u2019en aper\u00e7oive ou non.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait donc repris ses habitudes depuis un temps plus ou moins long quand, furtivement et au d\u00e9tour d\u2019un regard, une silhouette captiva son attention. Elle ondulait, informe, presque imperceptible, dans le fond du couloir. La p\u00e9nombre des lieux et la mauvaise vue qui s\u2019associait fatalement \u00e0 cet environnement ne lui permirent pas d\u2019en voir plus. S\u2019il souhaitait d\u00e9celer les secrets de cette lumineuse apparition, de cette vapeur d\u2019une clart\u00e9 qui lui \u00e9tait encore inconnue, il n\u2019avait d\u2019autre choix que s\u2019approcher d\u2019elle, de traverser le corridor dans toute sa longueur, sans s\u2019arr\u00eater au risque de la voir dispara\u00eetre, pour aller \u00e0 sa rencontre. Il la fixait, elle commen\u00e7ait \u00e0 s\u2019estomper. Il fit quelques pas, r\u00e9solu, et se stoppa net. L\u2019indomptable cheval, au pelage d\u2019\u00e9b\u00e8ne profond, figuration de ses pulsions et de ses d\u00e9sirs impulsifs, venait de s\u2019\u00e9lever et d\u2019envelopper toutes ses attentions. Des \u00e9clats de festivit\u00e9s s\u2019\u00e9chappaient d\u2019une des pi\u00e8ces. Ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s avoir profit\u00e9 de ces r\u00e9jouissances, quand les effluves retomb\u00e8rent et laiss\u00e8rent l\u2019apparition revenir dans ses pr\u00e9occupations, qu\u2019il prit conscience de son erreur\u00a0: elle avait disparu, plus aucune trace d\u2019elle ne subsistait. Il y repensa plusieurs fois, avec un fond d\u2019amertume pour ce qu\u2019il consid\u00e9ra comme de la sottise de sa part, et prise la d\u00e9cision de v\u00e9rifier r\u00e9guli\u00e8rement si elle n\u2019\u00e9tait pas revenue. Mais elle ne revint pas, du moins pas durant le laps de temps o\u00f9 l\u2019obsession d\u2019elle envahissait notre protagoniste.<\/p>\n\n\n\n<p>Au pic de sa passion pour un jeu quelconque, la silhouette se reforma au m\u00eame endroit o\u00f9 elle s\u2019\u00e9tait form\u00e9e la premi\u00e8re fois. Il longeait l\u2019espace central dans l\u2019objectif de rejoindre la pi\u00e8ce de ses loisirs actuels \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 le ph\u00e9nom\u00e8ne se produisit. Subitement replong\u00e9 dans sa fascination, qui n\u2019\u00e9tait autre qu\u2019une curiosit\u00e9 excessive \u00e0 ce stade-l\u00e0, il fon\u00e7a \u00e0 sa rencontre.<\/p>\n\n\n\n<p>Les contours, gagnant en nettet\u00e9, gagnaient en \u00e9tranget\u00e9. Il observait la m\u00e9tamorphose de sa lueur en un corps dont les caract\u00e9ristiques \u00e9taient bien humaines, mais les formes la constituant n\u2019\u00e9taient pas semblables \u00e0 celles qu\u2019il trouvait ici-bas. Sa premi\u00e8re r\u00e9action fut le rejet, instinctif et primaire, sur le point de vocif\u00e9rer sa laideur, \u00e0 la limite de l\u2019\u00e9tonnement face \u00e0 une cr\u00e9ature d\u2019un autre monde \u2013 attitude simpliste et standard d\u2019un individu se prot\u00e9geant de ce qu\u2019il lui est inconnu. Pourtant, il ne d\u00e9crocha pas son regard. Il scrutait, \u00e9piait, tanguant entre l\u2019attirance et la peur de la d\u00e9couverte, comme s\u2019il voyait, lui qui ne vivait que dans l\u2019obscurit\u00e9, un \u00eatre vivant pour la premi\u00e8re fois. Chacun de ses plis de peau, chaque trait de son visage, jusqu\u2019\u00e0 la plus imperceptible ridule de bouche, chaque pliure, chaque ourlet, chaque froissure de v\u00eatements, chaque filament de sa chevelure, chaque grain de pigment dans ses yeux, chaque \u00e9paisseur, chaque ondulation, chaque creux, tout apparaissait avec une exigeante pr\u00e9cision, avec un soucis minutieux du d\u00e9tail, si bien que la surprise de l\u2019inconnu laiss\u00e2t tr\u00e8s vite la place \u00e0 la sensation d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 tromp\u00e9 durant tout ce temps, tromp\u00e9 car la v\u00e9rit\u00e9 du corps ne lui apparaissait que maintenant. Il en avait touch\u00e9, il en avait d\u00e9sir\u00e9, il en avait m\u00eame aim\u00e9 un, mais il n\u2019avait jamais su qu\u2019ils ressemblaient \u00e0 \u00e7a\u00a0! Il les avait toujours cru lisses, comme de la porcelaine, mais c\u2019\u00e9tait faux, l\u2019\u00e9piderme \u00e9tait parsem\u00e9 de creux. Il les avait toujours cru uniformes, comme un \u00e0-plat gris\u00e2tre, mais c\u2019\u00e9tait faux, la chaire avait des variations dans ses tonalit\u00e9s. Il avait toujours cru que les cheveux \u00e9taient un pelage soyeux, mais c\u2019\u00e9tait faux, certains \u00e9taient fourchus.<\/p>\n\n\n\n<p>Soudain, quelque part dans son estomac, un hennissement naquit et l\u2019\u00e9branla de haut en bas, tel un torrent saccageant l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 de son int\u00e9rieur. Le cheval noir s\u2019insurgea, saisi par l\u2019effroi et la col\u00e8re face \u00e0 une telle vision, et remua, violenta, son esprit comme s\u2019il \u00e9tait en train de lui dire \u00ab\u00a0cesse, va-t\u2019en, fuis donc cette image venant torturer ton existence\u00a0! Il n\u2019est que laideur, derri\u00e8re toi se trouve des choses plus agr\u00e9ables, retourne-toi et ne lui accordes plus un semblant d\u2019int\u00e9r\u00eat\u00a0!\u00a0\u00bb. Notre protagoniste chancela, et s\u2019ex\u00e9cuta.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, m\u00eame si le trouble l\u2019avait saisi et que la position choisie par le cheval noir qui dictait ses comportements lui \u00e9tait confortable, il ne put s\u2019emp\u00eacher, \u00e9tait-ce ou non conscient, de chercher ces v\u00e9rit\u00e9s aper\u00e7ues dans les corps d\u00e9filant entre ses mains. Ses doigts glissaient sur les peaux pour discerner les pores, sur les cheveux pour d\u00e9celer les fourches, et son esprit embrum\u00e9 se demandait par moment s\u2019il n\u2019avait pas eu un d\u00e9lire passager. Parfois il r\u00e9ussissait \u00e0 deviner les plis de chair sur les articulations, le grain de beaut\u00e9 sur le bras, le bouton dans le dos\u2026 et parfois pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Il finit par s\u2019informer:<\/p>\n\n\n\n<p>-On raconte, ainsi commenc\u00e8rent-ils tous, que ces fant\u00f4mes sont des \u00e9manations du troisi\u00e8me \u00e9tage. Ils ne descendent jamais jusqu\u2019\u00e0 nous, ils n\u2019en ont pas besoin, ces \u00eatres ont atteint un stade qui nous est inconnu et qui leur suffit pour projeter leur pr\u00e9sence jusqu\u2019\u00e0 nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Intrigu\u00e9, le jeune homme leur demanda\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<p>-Qu\u2019est-ce qu\u2019il y a au troisi\u00e8me \u00e9tage\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>Sur cette question, les avis \u00e9taient discordants. Pour certains, il ne s\u2019agissait que d\u2019une l\u00e9gende, le troisi\u00e8me \u00e9tage n\u2019existait pas, et les ombres aper\u00e7ues n\u2019\u00e9taient que les spectres d\u2019anciens r\u00e9sidents. Pour d\u2019autres, le lieu \u00e9tait peupl\u00e9 par des incarnations de l\u2019amour, l\u2019id\u00e9e \u00e9tant qu\u2019\u00e0 chaque fois qu\u2019un individu trouvait le point ultime de la passion alors un esprit se mat\u00e9rialisait l\u00e0-haut. Pour d\u2019autres encore, l\u2019\u00e9tage \u00e9tait le cimeti\u00e8re de tous ceux ayant perdu go\u00fbt \u00e0 la vie, un espace lugubre o\u00f9 les humains frapp\u00e9s par la d\u00e9pression erraient en attendant leur mort. Punition ou r\u00e9compense, r\u00e9alit\u00e9 ou mythe, les r\u00e9cits \u00e9taient si \u00e9loign\u00e9s les uns des autres, et les versions \u00e9taient si nombreuses, que le jeune homme avait fini par d\u00e9sesp\u00e9rer. Il dut faire le deuil d\u2019une r\u00e9ponse, accept\u00e9 que, ici-bas, il ne pourrait jamais comprendre ce qui se trouvait l\u00e0-haut. Cela lui prit du temps, il \u00e9tait m\u00eame all\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 laisser sa col\u00e8re exploser pour que ces ignorants trainant autour de lui daignent lui fournir une explication unique et coh\u00e9rente. Mais cette explication tant recherch\u00e9e n\u2019existait pas, du moins pas ici, et sa col\u00e8re se retourna contre lui-m\u00eame, lui qui \u00e9tait tout aussi ignorant que les autres. Il fallait monter, il devait monter.<\/p>\n\n\n\n<p>Il attendit. Autant les r\u00e9jouissances des diverses pi\u00e8ces animaient ses pulsions, autant sa curiosit\u00e9, ou la frustration d\u2019\u00eatre dans l\u2019ignorance, le placardait dans le couloir \u00e0 esp\u00e9rer que le fantasmagore revienne. Il eut des faiblesses, c\u00e9dant \u00e0 quelques reprises aux appels de ces camarades, mais il les regretta vite. Si bien qu\u2019il ne rata pas la venue de son fant\u00f4me. Il courut \u00e0 sa rencontre, \u00e0 l\u2019autre bout du couloir, mais, une fois \u00e0 son niveau, une peur sauvage le bloqua \u00e0 l\u2019entr\u00e9e des escaliers. L\u2019homme, quelques marches plus haut, lui dit : <\/p>\n\n\n\n<p>-Tu n\u2019arriveras pas \u00e0 monter. Tu sais que tu ne pourras plus redescendre. \u00a0<\/p>\n\n\n\n<p> -Qu\u2019est-ce qu\u2019il y a l\u00e0-haut\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>-Je ne sais pas.<\/p>\n\n\n\n<p>-Pourtant, tu en viens\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>-Oui, mais cela ne veut pas dire que je sache.<\/p>\n\n\n\n<p>-Pourquoi est-ce que je ne pourrais plus redescendre\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>-Pour pouvoir monter, il te faut te d\u00e9tacher de ce qu\u2019il y a ici.<\/p>\n\n\n\n<p>Il oscilla longtemps, entre le cheval noir assoiff\u00e9 lui procurant des tremblements internes et ce corps dont la beaut\u00e9 avait fini par \u00eatre accept\u00e9e par l\u2019esprit de notre protagoniste. Mais m\u00eame lorsqu\u2019il \u00e9coutait le cheval noir, les passions d\u2019ici-bas n\u2019avaient plus le m\u00eame impact, le m\u00eame plaisir, qu\u2019avant. Il repensait \u00e0 ce corps que personne n\u2019\u00e9galait et retournait vers les escaliers infranchissables.<\/p>\n\n\n\n<p>-Tu r\u00eaves de me rejoindre, mais tu n\u2019as aucune ma\u00eetrise de toi-m\u00eame. Tu n\u2019es que l\u2019esclave de tes remous int\u00e9rieurs.<\/p>\n\n\n\n<p>-Comment est-ce que je dois faire\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>-Est-ce que tu t\u2019es demand\u00e9 ce qui te retenait ici\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne savait pas ce qu\u2019il y avait en haut. Il ne savait pas ce qu\u2019il y avait ici. Il ne savait pas ce qu\u2019il allait perdre et il ne savait pas pourquoi il voulait le perdre. Les discours qu\u2019il voulait \u00e9laborer pour s\u2019expliquer aupr\u00e8s de son fantasmagore se sold\u00e8rent par des \u00e9checs, des vides ou des incoh\u00e9rences. Quant \u00e0 ceux qu\u2019il voulait s\u2019\u00e9laborer pour lui-m\u00eame, ils ne trouv\u00e8rent aucun d\u00e9but jusqu\u2019\u00e0 l\u2019instant o\u00f9 il dut se r\u00e9soudre \u00e0 remplacer les discours par des questions. C\u2019est alors que sa maladie d\u2019amour pass\u00e9 lui revint \u00e0 l\u2019esprit, et que la surprise ressentie lorsque la v\u00e9rit\u00e9 du corps s\u2019\u00e9tait d\u00e9voil\u00e9e le questionna, tous deux dans un entrem\u00ealement d\u2019angoisse et d\u2019appr\u00e9hension, de peur et de doutes. Il lui fallut parcourir ce cheminement individuel, d\u00e9samorcer les fuites qu\u00e9mand\u00e9es par la part \u00e9motionnelle et impulsive de son \u00eatre, pour enfin concevoir et accepter qu\u2019il r\u00e9sidait dans une zone basse et lugubre et que la mont\u00e9e ne serait pas de tout repos. Il savait qu\u2019une fois en haut des marches, il allait devoir abandonner le confort de la certitude.<\/p>\n\n\n\n<p>Les tumultes de son cheval noir, caus\u00e9s autant par les appr\u00e9hensions face \u00e0 l\u2019inconnu que par la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de l\u2019\u00e9tranger dans un nouvel environnement, ravag\u00e8rent sa d\u00e9termination sur les premi\u00e8res marches d\u2019escalier qu\u2019il gravit. Il tint bon, et doucement une aide \u00e9motionnelle fit son apparition. Une harmonie d\u00e9licate, dont l\u2019ampleur sonore s\u2019accroissait au fil de la mont\u00e9e, vint bercer ses \u00e9mous dans un mouvement de vague apaisant. La beaut\u00e9 du rythme accapara son \u00e2me, calmant ainsi les violences de sa partie d\u00e9sirante, et une s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 l\u2019accompagna jusqu\u2019en haut des escaliers.<\/p>\n\n\n\n<p>Au niveau sup\u00e9rieur, l\u2019obscurit\u00e9 rencontrait son rival. Les escaliers ne menaient pas \u00e0 un long couloir sur lequel s\u2019attachaient des espaces clos, structure \u00e0 laquelle il s\u2019attendait en raison de son v\u00e9cu au niveau inf\u00e9rieur comme unique lieu de vie connu. Il entrait dans une vaste pi\u00e8ce o\u00f9 quelques fen\u00eatres \u00e9parses laissaient entrer les rayons lumineux du monde ext\u00e9rieur. Des formes et des couleurs purent se d\u00e9voiler par fragment. Les faisceaux de lumi\u00e8re, instables ou joueurs, voltigeaient entre les \u00e9l\u00e9ments pr\u00e9sents dans l\u2019espace, caressant un coin de meuble avant de sauter sur un pan de mur. Mais son esprit n\u2019eut pas le loisir de s\u2019arr\u00eater \u00e0 la contemplation de ce jeu, la musique, source de douceur lors de sa mont\u00e9e, prit un virage d\u00e9sagr\u00e9able pour ses sens. Elle avait gagn\u00e9 en volume, elle r\u00e9sonnait entre les quatre murs comme si elle \u00e9tait reine du lieu, et suscitait chez notre protagoniste une confusion sensorielle. Ses hauteurs, ses intervalles, ses silences et ses notes lui devinrent cacophoniques, distants, incompr\u00e9hensibles. Naus\u00e9eux, il s\u2019effondra sur une des chaises qui entouraient la table centrale. Des hommes et des femmes, sans s\u2019attarder sur son arriv\u00e9e, discouraient. Ils se posaient mutuellement des questions qu\u2019il eut de la peine \u00e0 attraper, ne discernant pas les intonations avec exactitude ou les mots s\u2019agen\u00e7ant avec celui qu\u2019il avait r\u00e9ussi \u00e0 saisir. Il voulut les interrompre, leur demander de r\u00e9p\u00e9ter plus fort ce qui avait \u00e9t\u00e9 dit, mais l\u2019homme qu\u2019il avait suivi le stoppa.<\/p>\n\n\n\n<p>-Entends-tu les sons graves\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>-Je ne saurai m\u00eame pas les reconna\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>-Les sons graves sont ceux qui frappent dans ta cage thoracique, tandis que les sons aigus viennent te chatouiller les oreilles. Peux-tu les entendre\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>-Je n\u2019entends rien, ce n\u2019est que du bruit.<\/p>\n\n\n\n<p>-Tu n\u2019as m\u00eame pas essay\u00e9. Comment veux-tu comprendre une phrase si tu ne peux pas en discerner les sons qui la constituent\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019obstination de notre protagoniste fut d\u00e9samorc\u00e9e. En s\u2019y penchant un peu, il n\u2019eut pas de peine \u00e0 remarquer que ce qu\u2019il prenait pour du bruit n\u2019\u00e9tait autre que des chatouillements \u00e0 ses oreilles. Les sons graves \u00e9taient plus difficiles \u00e0 trouver, il devait se d\u00e9tacher des notes les plus saillantes, en faire abstraction, pour d\u00e9celer celles qui venaient battre la mesure \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son organe vital. Une fois que cela fut fait, il s\u2019aper\u00e7ut que les deux gammes se r\u00e9pondaient l\u2019une \u00e0 l\u2019autre, autant d\u00e9pendantes qu\u2019ind\u00e9pendantes de l\u2019autre, dans un \u00e9quilibre qu\u2019il r\u00e9ceptionna comme agr\u00e9able.<\/p>\n\n\n\n<p>-\u00c0 pr\u00e9sent, peux-tu comprendre ce qu\u2019elle te dit\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>Notre protagoniste ne comprit pas le sens de cette question. Le fantasmagore, devenu un guide philosophique, explicita\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<p>-La musique parle \u00e0 ton corps. Certaines veulent t\u2019emporter dans une fr\u00e9n\u00e9sie, d\u2019autres cherchent \u00e0 t\u2019\u00e9craser dans la douleur.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa chair ne r\u00e9agissait ni \u00e0 la fr\u00e9n\u00e9sie ni \u00e0 la douleur. Depuis qu\u2019il accordait son enti\u00e8re concentration \u00e0 la m\u00e9lodie qui l\u2019enveloppait, s\u2019amusant presque \u00e0 mettre le doigt sur les octaves et ses hauteurs, le tremblement avait \u00e0 nouveau laiss\u00e9 la place \u00e0 de la douceur. L\u2019\u00e9quilibre, petit \u00e0 petit, s\u2019installait. Il ne poss\u00e9dait pas la r\u00e9ponse \u00e0 la question qui lui avait \u00e9t\u00e9 pos\u00e9e, et octroya toute sa sinc\u00e9rit\u00e9 en faisant l\u2019aveu de ce manquement, mais il d\u00e9montra une grande motivation \u00e0 conna\u00eetre les subtilit\u00e9s de cet art. Il d\u00e9couvrit le violon et la chaleur de ses notes continues, le piano et la froide autorit\u00e9 dont il pouvait faire preuve avec ses notes brutes, les vagues sonores du hautbois et l\u2019accablante m\u00e9lancolie du violoncelle. Sensibilis\u00e9 aux sons et \u00e0 son langage, les discours des autres habitants de la pi\u00e8ce prirent une nouvelle dimension. Notre protagoniste, loin de comprendre le vocabulaire d\u00e9ploy\u00e9, eu une approche d\u00e9licate des intonations rythmant les \u00e9changes, mais cela ne lui suffisait pas. Au lieu de la frustration am\u00e8re de l\u2019ignorant, sentiment qui lui aurait d\u00e9vor\u00e9 l\u2019esprit quelque temps avant, il choisit de continuer son chemin et prendre patience.<\/p>\n\n\n\n<p>Une porte, au fond de la premi\u00e8re salle, l\u2019amena dans une pi\u00e8ce o\u00f9 la lumi\u00e8re \u00e9tait reine. Compos\u00e9 essentiellement par de hautes fen\u00eatres, l\u2019espace \u00e9tait englouti dans les rayons de soleil. Les formes et les couleurs, tout \u00e0 l\u2019heure subtiles et \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, prirent une consistance vivace et tapageuse. Les rouges \u00e9clataient en rafale \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des bleus criards, le tout recouvert du voile scintillant de l\u2019astre diurne. Les angles des meubles per\u00e7aient l\u2019espace, les courbes cr\u00e9aient des vertiges. N\u2019ayant jamais eu l\u2019exp\u00e9rience visuelle du jour, notre protagoniste v\u00e9cut son entr\u00e9e dans la pi\u00e8ce comme une explosion. Il ferma les yeux, instinctivement, prot\u00e9geant ses r\u00e9tines de la br\u00fblure, mais une partie de la lumi\u00e8re pouvait encore transpercer ses paupi\u00e8res. Le cheval noir voulut s\u2019insurger, mais, endurci par son passage dans la premi\u00e8re pi\u00e8ce du deuxi\u00e8me \u00e9tage, il focalisa son esprit sur la m\u00e9lodie qui parvenait toujours jusqu\u2019\u00e0 ses oreilles et prit le temps n\u00e9cessaire pour calmer les remous de son \u00e2me. Une fois pr\u00eat, il entrouvrit ses yeux, dans la juste mesure pour voir autour de lui sans forcer sur les capacit\u00e9s de ses r\u00e9tines, et d\u00e9couvrit alors, au milieu de ce nouvel environnement, les beaux corps. Similaires \u00e0 celui dont la poursuite l\u2019avait men\u00e9 jusqu\u2019ici, tout en \u00e9tant compl\u00e8tement diff\u00e9rents de ce m\u00eame homme, le groupe d\u2019individu qu\u2019il rencontrait maintenant affichait la v\u00e9rit\u00e9 du corps dans toute sa gamme de diversit\u00e9. Sa d\u00e9couverte \u00e9lan\u00e7a son esprit dans l\u2019observation de ces individus, surpassant la douleur de la lumi\u00e8re, et lui permit de se d\u00e9tacher de son guide. Il comprit alors, face \u00e0 cette contemplation, que la motivation derri\u00e8re la recherche et la poursuite de son fantasmagore n\u2019\u00e9tait pas le corps lui-m\u00eame, mais la v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019il lui avait amen\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enchantement le submergea. Dans son \u00e9blouissement face \u00e0 tant de nouveaut\u00e9s, magn\u00e9tis\u00e9 par toutes ces v\u00e9rit\u00e9s que la lumi\u00e8re lui offrait, son attention explosa en tout sens. Elle volait dans tous les coins, propuls\u00e9e du meuble en acajou \u00e0 la tapisserie imprim\u00e9e, parachut\u00e9e de la tapisserie aux chaises en bois, \u00e9ject\u00e9e des chaises \u00e0 la table ronde, aspir\u00e9e du bleu vers le rouge, arrach\u00e9e du rouge par le jaune, d\u00e9vor\u00e9e par le tapis et recrach\u00e9e par le lampadaire, si bien que notre protagoniste perdit toutes ses \u00e9nergies en moins d\u2019une minute. Il tomba \u00e0 m\u00eame le sol, prit par des vertiges, et referma ses yeux \u00e0 nouveau assaillis par la douleur. Son guide s\u2019approcha de lui et lui dit\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;-Tu ne peux pas voir la couleur et la forme en m\u00eame temps. Tu ne peux pas voir le motif floral en regardant l\u2019espace occup\u00e9e par la tapisserie. Prenons, par exemple, le visage de cet homme. Vois-tu ses taches de rousseurs&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Oui.<\/p>\n\n\n\n<p>-Mais as-tu vu que l\u2019une de ces t\u00e2ches est un grain de beaut\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Non.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme il avait appris \u00e0 discerner les sons graves des sons aigus par l\u2019\u00e9coute attentive, il \u00e9tudia les nuances chromatiques par l\u2019observation minutieuse. Il \u00e9choua une premi\u00e8re fois, son esprit indisciplin\u00e9 s\u2019empressait de changer d\u2019angle de vue. Ainsi, il rata les bordures beiges qui englobaient les arabesques de la tapisserie et fut incapable de diff\u00e9rencier une chevelure brune d\u2019une chevelure ch\u00e2taine. \u00c0 la deuxi\u00e8me tentative, il \u00e9tait plus attentif, acceptant de revenir sur ses erreurs, mais ses pr\u00e9f\u00e9rences esth\u00e9tiques entrav\u00e8rent la bonne r\u00e9ussite de son exercice&nbsp;: il s\u2019attarda volontiers sur les teintes d\u2019une peau, s\u2019enfuit rapidement lorsqu\u2019il fut question des teintes du bois. Sortir de l\u2019apprentissage motiv\u00e9 par le plaisir pour entrer dans l\u2019apprentissage motiv\u00e9 par le savoir lui demanda plusieurs tentatives. Bien que la v\u00e9rit\u00e9 ait gagn\u00e9 de l\u2019importance face \u00e0 plaisir chez notre protagoniste, il dut comprendre que la r\u00e9p\u00e9tition des exercices effectu\u00e9s avec soin \u00e9tait essentielle pour modifier les \u00e9lans de l\u2019\u00e2me. Lorsqu\u2019il eut pris conscience de cela, qu\u2019il se disciplina \u00e0 la patience de l\u2019analyse visuelle et qu\u2019il se d\u00e9tacha d\u2019une hi\u00e9rarchie esth\u00e9tique, il se mit \u00e0 concevoir qu\u2019un aspect d\u2019ensemble n\u2019a de valeur que par l\u2019amalgame de d\u00e9tails qui le constitue. Ce n\u2019\u00e9tait que par le passage minutieux sur chacun de ces d\u00e9tails qu\u2019il pouvait esp\u00e9rer comprendre ce qu\u2019il \u00e9tait en train de regarder. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Notre protagoniste atteignit une troisi\u00e8me pi\u00e8ce. Elle n\u2019\u00e9tait pas diff\u00e9rente de la pr\u00e9c\u00e9dente, ou de la premi\u00e8re qu\u2019il avait travers\u00e9e, seulement l\u2019intensit\u00e9 de la lumi\u00e8re et du son ne cessait de varier sans qu\u2019il ne sache pourquoi. D\u2019ailleurs, il ne se le demanda pas. La capacit\u00e9 qu\u2019il venait d\u2019acqu\u00e9rir, et qu\u2019il s\u2019empressa de vouloir exercer et peaufiner, fut us\u00e9 pour observer ces nouveaux corps, cette nouvelle beaut\u00e9. Il s\u2019attarda sur les d\u00e9tails qui les composaient, sur les diff\u00e9rences qu\u2019ils pr\u00e9sentaient, prenant plaisir \u00e0 \u00e9tudier les nuances dor\u00e9es d\u2019une chevelure blonde ou les ombres l\u00e9g\u00e8res d\u2019un bras \u00e0 la musculature d\u00e9velopp\u00e9e. Lorsque, entre deux variations sonores, une voix s\u2019\u00e9leva dans un grain de col\u00e8re, le jeune homme prit conscience qu\u2019il s\u2019\u00e9tait fait engloutir par la r\u00eaverie en oubliant la premi\u00e8re de ses le\u00e7ons, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019\u00e9coute. Il rectifia son comportement et d\u00e9couvrit qu\u2019une dispute avait cours dans cette pi\u00e8ce. Deux individus se chamaillaient au sujet de la lumi\u00e8re, deux autres au sujet de la musique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le nouvel arrivant fit le choix de commencer par \u00e9couter la dispute qui avait attrait \u00e0 la luminosit\u00e9. L\u2019un des deux opposants consid\u00e9rait qu\u2019il y en avait trop et ferma compl\u00e8tement les rideaux. Plus personne n\u2019y voyait rien. Le second, agac\u00e9, lui fit remarquer son erreur et rouvrit totalement les rideaux. La lumi\u00e8re \u00e9tait aveuglante. Ces enfantillages se r\u00e9p\u00e9t\u00e8rent en boucle, plongeant l\u2019espace syst\u00e9matiquement dans la p\u00e9nombre puis l\u2019engloutissant continuellement dans la brillance. Notre protagoniste, perplexe, s\u2019interposa&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Si je puis me permettre\u2026 Que les rideaux soient compl\u00e8tement ferm\u00e9s ou compl\u00e8tement ouverts, on ne voit pas le grain de beaut\u00e9\u2009!<\/p>\n\n\n\n<p>Ils lui donn\u00e8rent raison.<\/p>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me dispute \u00e9tait aussi enfantine que la premi\u00e8re. L\u2019un des deux supposait qu\u2019il fallait mettre la musique au maximum afin de pouvoir l\u2019entendre correctement. Mais ce qui en ressortait n\u2019\u00e9tait qu\u2019une cacophonie. Le second, lui faisant remarquer le brouhaha informe que cela provoquait, consid\u00e9rait qu\u2019elle devait \u00eatre mise \u00e0 son minimum pour \u00eatre appr\u00e9ci\u00e9e. Mais plus personne n\u2019entendait la musique. Notre protagoniste n\u2019eut pas de difficult\u00e9 \u00e0 concevoir que le dilemme \u00e9tait le m\u00eame que celui qui avait anim\u00e9 la dispute autour de la lumi\u00e8re, et dit aux deux chamailleurs&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Que la musique soit au maximum ou au minimum, on n\u2019y comprend rien \u00e0 ce qui est jou\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019ensuivirent de longs \u00e9changes dont le recensement serait un pr\u00e9judice \u00e0 la belle pens\u00e9e qui les animait. La luminosit\u00e9 et le volume sonore furent vite oubli\u00e9s au profit de la notion d\u2019\u00e9quilibre, du juste milieu ou de la juste mesure, dans tous les domaines o\u00f9 elles pouvaient s\u2019exprimer. Des sentiments internes \u00e0 l\u2019\u00e2me, entre les violences de l\u2019amour et les conforts de la haine, aux consid\u00e9rations mat\u00e9rielles d\u2019une vie mod\u00e9r\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 la formation d\u2019une pens\u00e9e juste. Notre protagoniste, amateur dans l\u2019\u00e9change philosophique, avait bien appris ses pr\u00e9c\u00e9dentes le\u00e7ons\u00a0: il demanda \u00e0 ce que les propos soient r\u00e9p\u00e9t\u00e9s lorsqu\u2019il pensait avoir mal entendu, questionna les \u00e9l\u00e9ments qu\u2019il lui \u00e9tait inconnu, pris le temps n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019analyse d\u2019un d\u00e9tail. Son cheval noir, dress\u00e9 et docile, n\u2019avait plus eu d\u2019autres choix que de lib\u00e9rer de l\u2019espace au cheval blanc, et le protagoniste s\u2019appr\u00eatait, sans qu\u2019il ne p\u00fbt encore le formuler, \u00e0 prendre sa position de cocher.<\/p>\n\n\n\n<p>Il touchait \u00e0 son but, du moins cela \u00e9tait sa premi\u00e8re pens\u00e9e en quittant la troisi\u00e8me pi\u00e8ce. Il y avait pass\u00e9 beaucoup plus de temps que pr\u00e9vu, il pouvait apercevoir le d\u00e9clin du soleil depuis l\u00e0 o\u00f9 il se trouvait. Le paysage lui apparaissait \u00e0 travers la fen\u00eatre sur sa gauche. \u00c0 sa droite, il retrouvait l\u2019allure famili\u00e8re d\u2019un couloir sur lequel des pi\u00e8ces venaient se greffer. Les portes entrouvertes laissaient \u00e9chapper des bribes de conversation. En face de lui, l\u2019escalier qui menait \u00e0 ce myst\u00e9rieux troisi\u00e8me \u00e9tage. Il n\u2019avait d\u2019abord pas h\u00e9sit\u00e9, enjamb\u00e9 quelques marches avec l\u2019excitation de toucher \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, puis il s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 net. La v\u00e9rit\u00e9\u00a0? Il n\u2019\u00e9tait pas pr\u00eat pour \u00e7a, qu\u2019il s\u2019\u00e9tait subitement rendu compte, il venait \u00e0 peine de comprendre qu\u2019il ne connaissait rien, comment pouvait-il avoir la pr\u00e9tention de se consid\u00e9rer apte \u00e0 atteindre la v\u00e9rit\u00e9 du troisi\u00e8me \u00e9tage\u00a0? Il redescendit. D\u00e8s lors, il allait se vouer \u00e0 l\u2019exploration de chaque pi\u00e8ce du deuxi\u00e8me \u00e9tage, approfondir chaque d\u00e9tail qui croisera son chemin, chercher les minuties qui ne seront pas directement arriv\u00e9es \u00e0 lui et peut-\u00eatre qu\u2019un jour il comprendra ce qu\u2019est le troisi\u00e8me \u00e9tage.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par Elliott Borgeaud, 2022. Dans un temps lointain et un horizon inconnu, une maison \u00e0 trois \u00e9tages gardait en son sein des individus \u00e0 l\u2019\u00e2me particuli\u00e8re. 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