{"id":990,"date":"2024-02-13T13:34:04","date_gmt":"2024-02-13T12:34:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/?p=990"},"modified":"2026-02-10T11:26:58","modified_gmt":"2026-02-10T10:26:58","slug":"cendres-familiales","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/compte-rendu\/cendres-familiales\/","title":{"rendered":"Cendres familiales"},"content":{"rendered":"\n<p>Compte rendu d&rsquo;Alice Bottarelli, <em><a href=\"https:\/\/www.editions-aire.ch\/produit\/les-quatre-soeurs-berger\/\">Les Quatre S\u0153urs Berger<\/a>, <\/em>Vevey, Editions de l\u2019Aire, 2022<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u2019enjeu de l\u2019h\u00e9ritage, dans les diff\u00e9rents sens du terme, que probl\u00e9matise Alice Bottarelli, laur\u00e9ate de l\u2019\u00e9dition 2022 du Prix Georges Nicole, dans son premier roman. Les quatre s\u0153urs Berger se retrouvent au chalet familial, apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de leur m\u00e8re (le p\u00e8re est mort il y a d\u00e9j\u00e0 plusieurs ann\u00e9es), pour proc\u00e9der au tri, \u00e0 la r\u00e9partition des objets et \u00e0 la mise en ordre de la propri\u00e9t\u00e9 qui leur \u00e9choit en partage. Dominique, Madeleine, Isabelle et Virginie inventorient les pi\u00e8ces de leur enfance, o\u00f9 ressurgissent, comme d\u00e9cant\u00e9s, les souvenirs d\u2019un monde familial r\u00e9volu dont les structures profondes continuent n\u00e9anmoins d\u2019agir sur le pr\u00e9sent, et en particulier sur les relations entre s\u0153urs.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais en creux, la relation aux parents r\u00e9v\u00e8le aussi, \u00e0 travers l\u2019\u00e9ducation protestante que ces derniers ont dispens\u00e9e (asc\u00e9tisme, aust\u00e9rit\u00e9, rigorisme moral, etc.), un rapport de n\u00e9vrose aux devoirs filiaux et \u00e0 la discipline qui structurent non seulement le \u00ab&nbsp;travail&nbsp;\u00bb que repr\u00e9sente la mise en ordre de la propri\u00e9t\u00e9 familiale, mais aussi, d\u2019une mani\u00e8re plus ali\u00e9nante, le travail de deuil. Ce dernier se trouve donc \u00e0 la fois mat\u00e9rialis\u00e9 et m\u00e9taphoris\u00e9 par le rangement du chalet qui occupe la premi\u00e8re partie du roman. A l\u2019instar d\u2019un puissant surmoi, le pass\u00e9 p\u00e8se de tout son poids et son inertie se perp\u00e9tue dans les choses. Seule Virginie, la benjamine, se montre r\u00e9tive aux attitudes et aux postures d\u00e9f\u00e9rentes requises par la situation d\u2019h\u00e9ritage, rejetant le c\u00e9r\u00e9monial sentimentaliste associ\u00e9 \u00e0 l\u2019aura des objets, tandis que ses s\u0153urs, et en particulier Dominique, l\u2019a\u00een\u00e9e, d\u00e9ploient un z\u00e8le forcen\u00e9 pour s\u2019acquitter de la t\u00e2che. La r\u00e9currence des adages, des dictons et autres proverbes pour s\u2019encourager et se discipliner dans l\u2019effort, exprime l\u2019ali\u00e9nation aux valeurs d\u2019un protestantisme petit-bourgeois que promeuvent la famille et la tradition.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019h\u00e9ritage, malgr\u00e9 la communion qu\u2019il devrait id\u00e9alement susciter, appara\u00eet comme un surmoi oppressif, complice des structures patriarcales de la famille nucl\u00e9aire, on comprendra qu\u2019il engendre des n\u00e9vroses li\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9riorisation de la contrainte et des interdits. Chaque fille Berger se d\u00e9bat psychiquement avec l\u2019h\u00e9ritage familial, et la folie, particuli\u00e8rement pr\u00e9sente chez la rebelle Virginie et son fils, intern\u00e9 dans un h\u00f4pital psychiatrique, appara\u00eet \u00e0 certains \u00e9gards comme une valeur transgressive, le d\u00e9sordre \u00e9tant seul \u00e0 m\u00eame de d\u00e9truire le carcan rigide que finit par symboliser le chalet et tout ce qu\u2019il abrite&nbsp;: l\u2019enfermement de la m\u00e8re et l\u2019hypocrisie du p\u00e8re, la premi\u00e8re renon\u00e7ant \u00e0 une histoire d\u2019amour pour \u00ab&nbsp;tenir son r\u00f4le&nbsp;\u00bb (132) de femme et de m\u00e8re dans le <em>theatrum mundi<\/em>, le second s\u2019av\u00e9rant moins port\u00e9 sur la morale d\u00e8s lors qu\u2019il \u00e9voque les jambes et \u00ab&nbsp;la <em>bouche \u00e0 pipe<\/em>&nbsp;\u00bb de Sabrina, sa \u00ab&nbsp;<em>c\u00e9lope<\/em>&nbsp;\u00bb (84) de secr\u00e9taire. Le lecteur appr\u00e9ciera l\u2019humour avec lequel la narration cherche \u00e0 restituer le point de vue na\u00eff de l\u2019enfance sur les secrets surpris, la petite Virginie comprenant qu\u2019elle ne devra \u00ab&nbsp;<em>jamais dire l\u2019histoire de papa et de la dame toute nue<\/em>&nbsp;\u00bb (85). Bref, sous la surface des apparences, la morale sociale et familiale s\u2019effrite et fragilise les fondements de l\u2019h\u00e9ritage, sa l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 fonder l\u2019ordre familial et, par extension, l\u2019ordre social. C\u2019est bien la raison pour laquelle le paroxysme du r\u00e9cit s\u2019organise autour de l\u2019\u00e9pisode de l\u2019incendie.<\/p>\n\n\n\n<p>Contrairement \u00e0 ce que l\u2019on pourrait penser de prime abord, le feu destructeur est associ\u00e9 \u00e0 une lib\u00e9ration \u00e0 l\u2019\u00e9gard des structures fig\u00e9es du pass\u00e9. C\u2019est \u00ab&nbsp;la fin d\u2019un monde&nbsp;\u00bb (241) qui finit par \u00eatre c\u00e9l\u00e9br\u00e9e, y compris par Dominique, obs\u00e9d\u00e9e par la ma\u00eetrise ainsi que le contr\u00f4le des autres et d\u2019elle-m\u00eame. L\u2019a\u00een\u00e9e parvient \u00e0 l\u00e2cher prise, \u00e0 se d\u00e9prendre de la voix des morts qui lui souffle de tout garder, de se cramponner au moindre souvenir. Le feu de l\u2019incendie fait ainsi table rase et ouvre le champ du possible, et notamment celui de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique et litt\u00e9raire, figur\u00e9e par l\u2019\u00e9bahissement \u00e9merveill\u00e9 d\u2019Isabelle devant la subtile colorim\u00e9trie des flammes. Certes, il d\u00e9truit sa biblioth\u00e8que, mais on pourrait dire qu\u2019il ouvre la possibilit\u00e9 d\u2019un geste de cr\u00e9ation propre, les livres de l\u2019enfance symbolisant, eux aussi, une forme de tradition qu\u2019il ne peut \u00eatre question de seulement r\u00e9p\u00e9ter. En ce qui concerne Madeleine, la cadette, l\u2019incendie appara\u00eet comme un \u00ab&nbsp;feu de joie&nbsp;\u00bb associ\u00e9 aux \u00ab&nbsp;f\u00eates pa\u00efennes&nbsp;\u00bb (159). Ce qui se trouve d\u00e9sign\u00e9 ainsi, dans ce fantasme r\u00e9gressif, c\u2019est une mani\u00e8re de faire soci\u00e9t\u00e9 ant\u00e9rieure \u00e0 la civilisation occidentale, empreinte de culpabilit\u00e9 jud\u00e9o-chr\u00e9tienne. Quant \u00e0 Virginie, d\u00e9j\u00e0 libre, c\u2019est sans doute elle qui a mis le feu. Du moins, c\u2019est ce que soup\u00e7onnera Dominique.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le plan formel, l\u2019\u00e9criture est \u00e0 la fois souple, rythm\u00e9e et efficace, mais ce sont surtout l\u2019humour et les allusions habiles \u00e0 diff\u00e9rents genres litt\u00e9raires (polar, com\u00e9die, <em>fantasy<\/em>, conte, m\u00e9lodrame, etc.) qui conf\u00e8rent son charme et rehaussent la saveur du r\u00e9cit. La probl\u00e9matique de l\u2019h\u00e9ritage engage un ensemble de questions qui sont aussi litt\u00e9raires. Il semble que l\u2019autrice en d\u00e9clinant de mani\u00e8re intelligente les registres, les tonalit\u00e9s et les horizons d\u2019attente, en appelle \u00e0 un rapport d\u2019appropriation cr\u00e9atrice et ludique \u00e0 l\u2019\u00e9gard du patrimoine litt\u00e9raire. On rel\u00e8vera en particulier les d\u00e9lectables ruptures de ton, notamment dans les diff\u00e9rents \u00e9pisodes tournant autour des ins\u00e9parables de Madeleine. De la satire du sentimentalisme kitsch contrastant avec l\u2019indiff\u00e9rence des oiseaux domestiques \u00e0 la repr\u00e9sentation macabre de leur mort dans le roulement impitoyable de la machine \u00e0 laver et du s\u00e8che-linge (un meurtre \u00e0 r\u00e9soudre&nbsp;?), la cruaut\u00e9 gratuite de la narration provoquera la ga\u00eet\u00e9 des immoralistes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Riche en recoins subtiles, g\u00e9n\u00e9reux en clins d\u2019\u0153il amusants, le roman d\u00e9ploie toute une palette litt\u00e9raire pour traiter de la difficile question de l\u2019h\u00e9ritage. Faut-il s\u2019accrocher au pass\u00e9, faire preuve de d\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la tradition et s\u2019inscrire dans un ordre&nbsp;? Ou faut-il au contraire, comme le propose le roman, acheminer le deuil et accepter la perte afin que l\u2019oubli, force r\u00e9paratrice, puisse laisser le champ libre au nouveau&nbsp;? La r\u00e9ponse est dans la question, mais Isabelle, enivr\u00e9e dans une supr\u00eame d\u00e9sorientation po\u00e9tique, \u00e0 la fin du roman, t\u00e9moigne du fait que l\u2019on emprunte le chemin de la cr\u00e9ation \u00e0 ses risques et p\u00e9rils. Inventer vaut mieux, assur\u00e9ment, mais cela implique d\u2019accepter l\u2019instabilit\u00e9 de la crise, l\u2019errance dans la for\u00eat et dans la nuit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">Vivien Poltier<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Compte rendu d&rsquo;Alice Bottarelli, Les Quatre S\u0153urs Berger, Vevey, Editions de l\u2019Aire, 2022 C\u2019est l\u2019enjeu de l\u2019h\u00e9ritage, dans les diff\u00e9rents sens du terme, que probl\u00e9matise Alice Bottarelli, laur\u00e9ate&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1001296,"featured_media":4035,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"template-cover.php","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":{"0":"post-990","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-compte-rendu"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/990","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001296"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=990"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/990\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4037,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/990\/revisions\/4037"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4035"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=990"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=990"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=990"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}