{"id":947,"date":"2023-04-10T19:50:42","date_gmt":"2023-04-10T17:50:42","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/?p=947"},"modified":"2026-02-10T11:32:30","modified_gmt":"2026-02-10T10:32:30","slug":"lamour-et-lamer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/compte-rendu\/lamour-et-lamer\/","title":{"rendered":"L&rsquo;amour et l&rsquo;amer"},"content":{"rendered":"\n<p>Thibaud Mettraux, <a href=\"https:\/\/www.ed-des-sables.ch\/shop.htm#!\/De-la-postichit%C3%A9-des-fleurs\/p\/483456032\/category=72310313\"><em>De la postichit\u00e9 des fleurs<\/em><\/a>, Perly, Editions des Sables, 2022.<\/p>\n\n\n\n<p>Le p\u00e9dantisme excentrique du titre connote bien des choses&nbsp;: une raret\u00e9 sophistiqu\u00e9e, mais d\u2019une sophistication si guind\u00e9e qu\u2019elle doit \u00eatre la trouvaille d\u2019un espi\u00e8gle dandy, r\u00e9solu \u00e0 jouer, d\u00e8s le seuil, avec son lecteur, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 en faire sa dupe en m\u00eame temps que le compagnon de sa musette. Mais, dans cet alliage s\u00e9mantique h\u00e9t\u00e9roclite qu\u2019est le titre, c\u2019est aussi \u2013 je crois \u2013 une singularit\u00e9 qui s\u2019annonce, un nom qui surgit dans le champ po\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre faut-il pr\u00e9ciser d\u2019embl\u00e9e que le premier recueil de Thibaud Mettraux s\u2019adresse avant tout aux amis de la forme&nbsp;: il faut, pour entrer dans cette \u0153uvre, aimer les audaces de la rime et&nbsp;les libert\u00e9s du vers tant\u00f4t bien fait, tant\u00f4t d\u00e9fait, parfois encore plaisamment malmen\u00e9 ; il faut peut-\u00eatre aussi avoir fr\u00e9quent\u00e9 l\u2019histoire de la po\u00e9sie \u2013 et particuli\u00e8rement ses inflorescences modernes (Rimbaud, Verlaine, Mallarm\u00e9, etc.) \u2013 pour appr\u00e9hender le positionnement po\u00e9tique qui se dessine au fil des pages&nbsp;; il faut, enfin, appr\u00e9cier les cryptages, les suggestions du mi-dire, les amphibologies, ces soustractions de sens ne recouvrant ni ne d\u00e9couvrant au final rien que \u00ab&nbsp;le scandale de la trivialit\u00e9&nbsp;\u00bb (7)&nbsp;: la vie, le sexe, l\u2019amour.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais si l\u2019on saisit bien des choses, le je lyrique<em> <\/em>restera, mieux que Prot\u00e9e peut-\u00eatre, insaisissable. Le sujet lyrique est \u00e0 la fois enfantin et roublard, cruel et tendre, cauteleux et candide, poissard et pr\u00e9cieux. \u00ab&nbsp;Comptine&nbsp;\u00bb (16-17) exprime bien cet ensemble de dualit\u00e9s&nbsp;; le po\u00e8me y devient miroir des ambivalences du sujet qui exhibe ses masques et sa duplicit\u00e9 m\u00e9lancolique. Mais le caract\u00e8re \u00e9quivoque du sujet lyrique est aussi psycho-sexuelle (voir \u00ab&nbsp;Lendemains&nbsp;\u00bb, 37) et renvoie \u00e0 la bifidit\u00e9 d\u2019une voix qui oscille entre l\u2019\u00e9nonciation masculine et f\u00e9minine, mais aussi d\u2019un d\u00e9sir, entre l\u2019homme et la femme, entre le p\u00e8re \u00ab&nbsp;<em>qui ne fait pas la sourde oreille<\/em>&nbsp;\u00bb (exergue) et la naus\u00e9e du mal de m\u00e8re \u00e0 la derni\u00e8re page (61), \u00e0 la derni\u00e8re ligne. Insaisissable, l\u2019instance d\u2019\u00e9nonciation l\u2019est aussi parce que, d\u00e8s la \u00ab&nbsp;Pr\u00e9face&nbsp;\u00bb (12-13), elle retire toute justification \u00e0 l\u2019acte po\u00e9tique, celui-cii \u00e9tant r\u00e9duit au rang de bibelot m\u00e9taphysique r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l\u2019enfance et \u00e0 ses \u00e9merveillements exasp\u00e9rants. En d\u2019autres termes, la raison du po\u00e8me n\u2019est jamais qu\u2019un pu\u00e9ril pr\u00e9texte et se situe, pour cette raison, en-de\u00e7\u00e0 de l\u2019intensit\u00e9 po\u00e9tique, in\u00e9galable. Toute possibilit\u00e9 de transcendance se voit cong\u00e9di\u00e9e parce qu\u2019irr\u00e9vocablement \u00ab&nbsp;ti\u00e8de&nbsp;\u00bb (13).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est que les fleurs, n\u2019est-ce pas, sont postiches&nbsp;: elles sont faites et ajout\u00e9es apr\u00e8s coup, artificielles apparences que la virtuosit\u00e9 seule anime&nbsp;; elles sont feintes aussi, affect\u00e9es et parfois mensong\u00e8res&nbsp;; mais surtout, elles remplacent, comme une fausse barbe, quelque chose qui fait d\u00e9faut, qui peut-\u00eatre fit d\u00e9fection. Le po\u00e8me est une forgerie trac\u00e9e par le manque, un clin d\u2019\u0153il ironique \u00e0 l\u2019\u00e9quivoque, un d\u00e9grisement encore gris, encore ivre. Mais si la recherche des intensit\u00e9s demeure, si le sujet lyrique repousse \u00ab&nbsp;la vie sans heurts&nbsp;\u00bb, il reste pourtant, \u00e0 la chute de \u00ab&nbsp;Entre le clo\u00eetre le verger&nbsp;\u00bb (22) comme une faille de d\u00e9rision&nbsp;: \u00ab&nbsp;Seule une fleur qui ne s\u2019inqui\u00e8te \/ Vole au vent&nbsp;\u00bb, le mouvement insoucieux et ascendant rappelant aussi la gastronomie des cantines d\u2019\u00e9cole&nbsp;: pr\u00e9sence infime de la r\u00e9gression et du mauvais go\u00fbt&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ivresse n\u2019est pas seulement lyrique et les alcools ne sont pas juste des po\u00e8mes&nbsp;: r\u00e9cits elliptiques de biture, confessions d\u2019un \u00ab&nbsp;golden-boy en chevali\u00e8re&nbsp;\u00bb (35) ; confidence et gueule de bois de celui qui n\u2019a \u00ab&nbsp;jamais \u00e9t\u00e9 du lendemain&nbsp;\u00bb (23). La progression bris\u00e9e du vers (en italique) dans \u00ab&nbsp;Des cr\u00e9puscules&nbsp;\u00bb signale, par le retour brutal \u00e0 la prose (en romain), l\u2019horizon pulsionnel autodestructeur des soir\u00e9es qui s\u2019ach\u00e8vent, au matin, quand le <em>je<\/em> finit par \u00ab&nbsp;s\u2019\u00e9crouler sur le bitume au-devant du magasin qui borde votre all\u00e9e&nbsp;\u00bb (38). C\u2019est que si la sensualit\u00e9 d\u00e9li\u00e9e du sexe est fort pr\u00e9sente sous forme d\u2019 \u00ab&nbsp;Invite&nbsp;\u00bb (18) ou d\u2019\u00ab&nbsp;Alternative&nbsp;\u00bb (49) peu glorieuse, l\u2019amour et le chagrin qui va avec ne sont jamais bien loin.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019amour appara\u00eet comme le noyau du recueil. Il irradie, plein et chaud comme la plage sur \u00ab&nbsp;la baie de Bahia&nbsp;\u00bb (46), comme le corps de l\u2019aim\u00e9e, comme \u00ab&nbsp;le bracelet du mois d\u2019ao\u00fbt&nbsp;\u00bb (46), symbole na\u00eff du lien et du deux qu\u2019il noue dans l\u2019extase. Il donne aussi sa structure chiasmatique au recueil, les r\u00e9pliques \u00e9chang\u00e9es par \u00ab&nbsp;L\u2019Autre&nbsp;\u00bb (14 et 55) et \u00ab&nbsp;L\u2019Un&nbsp;\u00bb (15 et 56) se situant en ouverture, puis en fermeture de l\u2019oeuvre. Ce chiasme figure le d\u00e9but et la fin d\u2019une relation&nbsp;; il enferme ou sertit le souvenir si cher, maudit et m\u00e9dite la rupture dont, le plus souvent, il d\u00e9sesp\u00e8re \u2013 par exemple dans \u00ab&nbsp;Convert&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il n\u2019est depuis toi plus \/ Que d\u2019\u00e9quilibre idoine \/ Et moi que l\u2019on connut \/ Pitre je vis en moine&nbsp;\u00bb (57). \u00c0 bien y r\u00e9fl\u00e9chir, la s\u00e9paration est figur\u00e9e d\u2019embl\u00e9e sur le blanc qui s\u00e9parent les pages&nbsp;: il n\u2019y a pas de \u00ab&nbsp;et&nbsp;\u00bb entre l\u2019un et l\u2019autre, entre les deux amants. Bient\u00f4t, c\u2019est donc l\u2019\u00ab&nbsp;Adieu&nbsp;\u00bb (60) qui cl\u00f4t presque le recueil et cicatrise la plaie en achevant \u00ab&nbsp;l\u2019\u00e9tat des lieux&nbsp;\u00bb (60).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Insaisissable, je l\u2019ai dit&nbsp;: on devine, on subodore, on flaire dans les labyrinthes et les recoins de l\u2019\u0153uvre ouverte, on fleure les parfums dans les all\u00e9es du jardin clair. On assiste au scandale ordinaire du drame amoureux, on s\u2019\u00e9gare dans les \u00ab&nbsp;d\u00e9serts \/ Abreuv\u00e9s et nomades&nbsp;\u00bb (61). Singulier, je l\u2019ai dit&nbsp;: par ces raffinements de fausset&nbsp;; par la virtuose artificialit\u00e9 de cette musique postiche qui n\u2019atteint rien, sans doute, que l\u2019expression du manque&nbsp;; par le refus ironique, enfin, oppos\u00e9 \u00e0 toute patrimonialisation symbolique (\u00ab&nbsp;Pastorale, 19-21), \u00e0 toute immobilisation du vers. L\u2019\u00e9criture n\u2019est alors peut-\u00eatre rien que la d\u00e9rive enivrante de la forme, ce recueil le t\u00e9moignage fragmentaire des possibilit\u00e9s infinies qu\u2019elle ouvre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>Vivien Poltier<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Thibaud Mettraux, De la postichit\u00e9 des fleurs, Perly, Editions des Sables, 2022. Le p\u00e9dantisme excentrique du titre connote bien des choses&nbsp;: une raret\u00e9 sophistiqu\u00e9e, mais d\u2019une sophistication si&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1001136,"featured_media":948,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"template-cover.php","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":{"0":"post-947","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-compte-rendu"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/947","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001136"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=947"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/947\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4042,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/947\/revisions\/4042"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/media\/948"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=947"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=947"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=947"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}