{"id":932,"date":"2023-03-07T20:03:03","date_gmt":"2023-03-07T19:03:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/?p=932"},"modified":"2026-02-10T11:33:36","modified_gmt":"2026-02-10T10:33:36","slug":"sempailler-avant-les-flammes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/compte-rendu\/sempailler-avant-les-flammes\/","title":{"rendered":"S&#8217;empailler avant les flammes"},"content":{"rendered":"\n<p>Bruno Pellegrino, <em><a href=\"https:\/\/www.editionszoe.ch\/livre\/tortues\">Tortues<\/a><\/em>, Ch\u00eane-Bourg, Zo\u00e9, 2023.<\/p>\n\n\n\n<p>Le plus r\u00e9cent ouvrage de Bruno Pellegrino s\u2019ouvre sur une dizaine de paragraphes \u00e9tonnants : ils sont meubl\u00e9s d\u2019animaux fig\u00e9s, jadis confi\u00e9s aux bons soins d\u2019un taxidermiste de mus\u00e9e et d\u00e9sormais \u00e0 r\u00e9pertorier par l\u2019\u00e9crivain, qui d\u00e9clare : \u00ab\u2009je me prends d\u2019affection pour le perroquet-hibou, \u00e9trange oiseau qui refuse de trancher, menac\u00e9 d\u2019extinction et classifi\u00e9 comme sp\u00e9cimen rare \u00e0 sauver en cas d\u2019incendie.\u2009\u00bb (7) Peu apr\u00e8s, il insiste sur la tortue qui s\u2019y trouve aussi, d\u00e9sol\u00e9 d\u2019apprendre qu\u2019elle ne serait sans doute pas, elle, prioritaire, et qu\u2019elle p\u00e9rirait sous les flammes. Il souligne \u00e9galement que le taxidermiste a empaill\u00e9 cette pauvre tortue un peu maladroitement, alors qu\u2019elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en d\u00e9composition.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019ouvre ensuite un texte, d\u2019une quinzaine de pages, sur une \u00e9crivaine dont il doit constituer le fonds d\u2019archives, apr\u00e8s sa mort.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Si le th\u00e8me principal est de prime abord \u00e9vident (\u00e0 savoir, l\u2019action de classifier, consigner), les images des animaux empaill\u00e9s, du feu et surtout de la tortue, induites par les phrases liminaires, r\u00e9sistent et flottent, en suspens dans l\u2019esprit du lecteur, qui se laisse captiver sans difficult\u00e9 par les divers petits textes qui suivent, et qui s\u2019inscrivent tous dans une logique oscillant entre le g\u00e9n\u00e9ral et l\u2019ind\u00e9termin\u00e9 (les titres en disent long&nbsp;: \u00ab\u2009l\u2019\u00e9crivaine\u2009\u00bb, \u00ab\u2009l\u2019enfant\u2009\u00bb, \u00ab\u2009la Turquie\u2009\u00bb, etc.), et le particulier et l\u2019intime (nous sommes malgr\u00e9 tout dans un recueil dans lequel le \u00ab\u2009je\u2009\u00bb narratif se confond sans ambigu\u00eft\u00e9 avec l\u2019identit\u00e9 de l\u2019auteur). Le feu reste malgr\u00e9 tout un <em>leitmotiv.<\/em> Voguant de souvenir en souvenir, Pellegrino jette un regard inquiet sur sa m\u00e9moire faillible et mouvante. Depuis tout petit, dit-il, il archive sa vie dans des calepins, et s\u2019assure d\u2019\u00eatre pr\u00eat, si sa maison doit \u00eatre ravag\u00e9e par les flammes, \u00e0 pouvoir se saisir rapidement des essentiels pour les amener avec lui. Ces petits objets, ce sont un peu ses perroquets-hiboux. Et ce petit tiroir dans lequel il les garde, c\u2019est sa carapace de tortue. Pellegrino nous expose son souhait d\u2019\u00eatre mobile, mais toutes les peluches ne peuvent \u00eatre conserv\u00e9es. Tous ces films, photos, journaux : il faut faire un tri et accepter que certaines choses p\u00e9riront.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais l\u2019\u00e9crivain sait que ces choix \u2013 garder, jeter \u2013 ne sont pas sans cons\u00e9quence. Son travail d\u2019archivistique lui rappelle sans cesse que plusieurs tombent dans l\u2019oubli, et que les documents les plus banals peuvent servir \u00e0 reconstruire toute une vie : c\u2019est ce qu\u2019il appelle la \u00ab\u2009molaire du dinosaure\u2009\u00bb, qui permet \u00e0 elle seule de reconstituer une b\u00eate pr\u00e9historique tout enti\u00e8re. C\u2019est ainsi qu\u2019il se plonge dans les factures, lors d\u2019une r\u00e9sidence d\u2019\u00e9crivain dans un vieux ch\u00e2teau, d\u2019une femme d\u2019\u00e9diteur allemand qui a habit\u00e9 l\u00e0. Que reste-t-il de Jane Scatcherd&nbsp;? En \u00e9tudiant ses quittances, il apprend qu\u2019en 1994 elle a fait un grand m\u00e9nage de printemps. \u00ab\u2009Je me laisse fasciner par ce train de vie de grande bourgeoise\u2009\u00bb, \u00e9crit Pellegrino, \u00ab\u2009Il ne s\u2019agit pas de nostalgie, je n\u2019id\u00e9alise rien. C\u2019est seulement qu\u2019en l\u2019absence de marche \u00e0 suivre, observer des vies pass\u00e9es m\u2019aide \u00e0 m\u2019orienter dans la mienne.\u2009\u00bb (83, 84).<\/p>\n\n\n\n<p>Et Jane ressuscite \u00e0 travers ces hypoth\u00e8ses, ces d\u00e9couvertes fond\u00e9es sur des riens ; elle lui devient r\u00e9elle (81).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, pour une personne qui reb\u00e2tit des vies gr\u00e2ce \u00e0 ces vieux morceaux de papier anodins, l\u2019on peut imaginer tout le mal \u00e0 trouver ce qui est important. Comment bien trier ses choses, comment devenir une bonne tortue et sauver l\u2019essentiel des flammes\u2009\u00e0 venir&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Tombant par hasard sur le seul recueil de po\u00e8mes d\u2019une certaine Marthe D., Pellegrino s\u2019impr\u00e8gne, malgr\u00e9 le style \u00ab\u2009surann\u00e9\u2009\u00bb des alexandrins (38), \u00e0 cette \u0153uvre de jeunesse : \u00ab\u2009le livre referm\u00e9, son rythme restait en t\u00eate [\u2026]. [J]\u2019ai rouvert le livre. Abandonnant toute rigueur analytique, je suis parti du principe que chacun de ses mots \u00e9tait autobiographique.\u2009\u00bb (39) Et c\u2019est \u00e0 la fin de l\u2019avant-dernier texte que nous appara\u00eet la boucle qui se ferme, quand l\u2019\u00e9crivain fait un grand m\u00e9nage dans ses affaires accumul\u00e9es, par \u00ab&nbsp;horreur du vide&nbsp;\u00bb, chez ses parents. Il ne sait trop quoi jeter : \u00ab\u2009m\u00eame ma poubelle en osier, il me semblait pr\u00e9matur\u00e9 de m\u2019en s\u00e9parer. Il aurait fallu pouvoir tout mettre dans un livre, l\u00e9ger, complet, facile \u00e0 emporter en cas d\u2019incendie et qui fonctionnerait comme la molaire permettant de reconstituer le dinosaure entier.\u2009\u00bb (122) Est-ce l\u2019\u00e9quivalent du livre de Marthe que nous avons entre nos mains \u00e0 la lecture de <em>Tortues<\/em>&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Cette d\u00e9marche me fait penser, un peu, \u00e0 celle de Montaigne, cet homme qui craignait l\u2019oubli de son nom, faute de fils pour le transmettre. Seulement, <em>Les Essais<\/em> ne constituent pas un volume tr\u00e8s l\u00e9ger. Ou bien, donc, Montaigne n\u2019avait pas l\u2019esprit minimaliste, ou bien Pellegrino est encore jeune et peut encore pr\u00e9tendre \u00e0 la mince plaquette que constitue <em>Tortues,<\/em> qui augmentera au fil du temps. Ce petit livre regorge d\u2019intertextualit\u00e9s, comme celui du philosophe fran\u00e7ais\u2009; simplement, Ast\u00e9rix et Tintin remplacent Plutarque et S\u00e9n\u00e8que. Les \u00e9crivains et personnages qui marquent nos parcours intellectuels repr\u00e9sentent peut-\u00eatre tous, \u00e0 leur fa\u00e7on, une bo\u00eete de Pandore, le sac de perles d\u2019Hermione, la molaire du dinosaure. En tout cas, c\u2019est l\u2019impression que nous laisse <em>Tortues<\/em>, nous invitant, indirectement, \u00e0 nous laisser aller au m\u00eame exercice rassurant, celui de trier, de trouver l\u2019essentiel, qui est constitu\u00e9 finalement de ces petits bouts de rien qui permettent d\u2019ouvrir nos univers.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui est remarquable, dans cette \u0153uvre intime, c\u2019est que Pellegrino ne se limite pas \u00e0 son monde \u00e0 lui, \u00e0 son portrait \u00e0 lui. Il tire de l\u2019oubli des femmes presque anonymes, ayant v\u00e9cu dans l\u2019ombre. La derni\u00e8re partie, \u00ab\u2009Fran\u00e7oise\u2009\u00bb, \u00e9meut particuli\u00e8rement, par la force des mots. Si l\u2019on se demande parfois si les hommes peuvent parler des femmes, nous avons ici un exemple d\u2019exercice sensible et r\u00e9ussi, qui me fait beaucoup penser, avec affection, \u00e0 la d\u00e9marche de Serge Bouchard, au Qu\u00e9bec (<em>Elles ont fait l\u2019Am\u00e9rique<\/em>, Montr\u00e9al, Lux \u00c9diteur).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En quelques mots, donc, ce court recueil s\u2019inscrit dans un double mouvement : celui de restituer la m\u00e9moire de celles et ceux qui n\u2019ont presque rien laiss\u00e9 de tangible, et celui de chercher \u00e0 ne jamais perdre la sienne, malgr\u00e9 sa faillibilit\u00e9, ses incertitudes, ses doutes in\u00e9vitables. Pellegrino propose d\u2019accepter, un peu \u00e0 contre-coeur, la part de fiction que comporte l\u2019existence humaine&nbsp;: nous ne saurons jamais trop (et Pellegrino sans doute pas plus) si tel ou tel moment de son voyage familial en Angleterre s\u2019est r\u00e9ellement produit, mais cela n\u2019a pas d\u2019importance, car le portrait d\u2019une personne se dessine au-del\u00e0 des faits v\u00e9ritables.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>Florence Bordeleau-Gagn\u00e9<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Bruno Pellegrino, Tortues, Ch\u00eane-Bourg, Zo\u00e9, 2023. 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