{"id":926,"date":"2023-02-07T12:16:27","date_gmt":"2023-02-07T11:16:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/?p=926"},"modified":"2026-02-10T11:37:55","modified_gmt":"2026-02-10T10:37:55","slug":"temperatures-anormales","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/compte-rendu\/temperatures-anormales\/","title":{"rendered":"Temp\u00e9ratures anormales"},"content":{"rendered":"\n<p>Roland Buti, <a href=\"https:\/\/www.editionszoe.ch\/livre\/le-milieu-de-l-horizon-poche\"><em>Le Milieu de l\u2019horizon<\/em><\/a>, Ch\u00eane-Bourg, Zo\u00e9, coll. Poche, 2016 [2013.]\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;C\u2019\u00e9tait au mois de juin de l\u2019ann\u00e9e 1976. C\u2019\u00e9tait le d\u00e9but des grandes vacances de mes treize ans. C\u2019\u00e9tait l\u2019ann\u00e9e de la s\u00e9cheresse.&nbsp;\u00bb (9) L\u2019<em>incipit <\/em>du <em>Milieu de l\u2019horizon <\/em>du lausannois Roland Buti annonce par ces trois phrases \u00e0 pr\u00e9sentatif la couleur de son livre&nbsp;: un concentr\u00e9 de jaune d\u00e9lav\u00e9, p\u00e2le, celui des champs de ma\u00efs qui ont br\u00fbl\u00e9, du ciel qui n\u2019en finit pas de rougeoyer, d\u2019un soleil qui semble ne jamais vouloir s\u2019apaiser, d\u2019\u00eatres humains \u00e9reint\u00e9s et d\u2019animaux non-humains presque morts, en-dessous, qui tentent de survivre. \u00c0 sa sortie en 2013, ce roman a \u00e9t\u00e9 salu\u00e9 par la critique et couronn\u00e9 de plusieurs prix litt\u00e9raires&nbsp;; \u00e0 raison, semble-t-il, car dix ans plus tard, le texte gagne encore en r\u00e9sonance, avec dans la m\u00e9moire des lecteur\u00b7rice\u00b7s les derni\u00e8res canicules, en 2015, 2019 ou m\u00eame 2022. Le texte de Roland Buti prend la s\u00e9cheresse comme toile de fond, mais aussi comme catalyseur du r\u00e9cit&nbsp;: sous la pression \u00e9norme du soleil, la vie familiale du jeune narrateur, Gus, va se d\u00e9liter, puis imploser, \u00e0 mesure que la chaleur fait \u00e9clater les poches de violence soigneusement contenues \u00e0 temp\u00e9rature normale. L\u2019\u00e9v\u00e9nement est annonc\u00e9 comme cataclysmique&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;Certains disaient que le soleil s\u2019\u00e9tait soudain rapproch\u00e9 de la Terre&nbsp;; d\u2019autres disaient que la Terre avait chang\u00e9 d\u2019axe et que c\u2019\u00e9tait elle qui, au contraire, \u00e9tait attir\u00e9e par le soleil. Je pensais que cette chaleur \u00e9tait caus\u00e9e par un ast\u00e9ro\u00efde tomb\u00e9 non loin de chez nous, par un gros corps c\u00e9leste constitu\u00e9 d\u2019un m\u00e9tal inconnu d\u00e9gageant des vapeurs toxiques invisibles.&nbsp;\u00bb (10) Cette donn\u00e9e fondamentale rappelle le proc\u00e9d\u00e9 narratif utilis\u00e9 par Charles-Ferdinand Ramuz dans <a href=\"https:\/\/www.editionszoe.ch\/livre\/presence-de-la-mort\"><em>Pr\u00e9sence de la mort <\/em>(1922)<\/a> o\u00f9 l\u2019\u00e9crivain vaudois aborde la th\u00e9matique de la fin du monde en montrant l\u2019effet d\u2019une catastrophe sur le petit monde de la Riviera vaudoise&nbsp;: \u00e0 cause d\u2019un accident de gravit\u00e9, le soleil se rapproche inexorablement de la Terre, mena\u00e7ant l\u2019existence humaine.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la comparaison s\u2019arr\u00eate l\u00e0&nbsp;: si Ramuz d\u00e9sire montrer le d\u00e9litement de toutes relations humaines \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la soci\u00e9t\u00e9 suisse confront\u00e9e \u00e0 une catastrophe, Buti s\u2019arr\u00eate \u00e0 une constellation familiale particuli\u00e8re, celle de Gus, fils cadet d\u2019un couple de paysans dont la survie financi\u00e8re est gravement menac\u00e9e par les conditions caniculaires. Gus n\u2019a rien \u00e0 faire, \u00e0 part aider son p\u00e8re puisque l\u2019\u00e9cole est finie&nbsp;; il passe le plus clair de son temps avec Rudy, l\u2019aide de la ferme, un jeune homme en situation de handicap, une colombe blanche qu\u2019il d\u00e9couvre par hasard, et \u00e0 parcourir la campagne avec Bagatelle, la vieille jument arthritique de son grand-p\u00e8re, excentrique vieux paysan \u00e0 la retraite, quand il ne fait pas ses premi\u00e8res exp\u00e9riences sexuelles avec Mado, une jeune fille du coin.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Roland Buti d\u00e9peint avec une immense sensibilit\u00e9 le partage des t\u00e2ches selon les r\u00f4les de genre, inscrit profond\u00e9ment dans le monde paysan qu\u2019il d\u00e9crit sans id\u00e9alisation (l\u00e0 encore, un point qui l\u2019\u00e9loigne de Ramuz et de sa m\u00e9taphysique paysanne)&nbsp;: il y a d\u2019un c\u00f4t\u00e9 la m\u00e8re, objet d\u2019une fascination incompr\u00e9hensible pour son fils et prisonni\u00e8re d\u2019une vie \u00ab&nbsp;\u00e9triqu\u00e9e&nbsp;\u00bb (31), \u00ab&nbsp;en permanence occup\u00e9e \u00e0 une multitude de t\u00e2ches accaparantes qui devaient l\u2019emp\u00eacher de trop d\u00e9sesp\u00e9rer&nbsp;\u00bb (31), comptabilit\u00e9 et cuisine, avec la s\u0153ur L\u00e9a, d\u2019une grande beaut\u00e9, qui ne vise qu\u2019\u00e0 s\u2019\u00e9chapper de ce trou br\u00fbl\u00e9 en pratiquant assid\u00fbment le violon tout en \u00e9vitant tout contact avec le monde de la ferme. De l\u2019autre, Rudy, Gus et le p\u00e8re reproduisent la litanie de gestes n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019\u00e9vitement de la catastrophe qui menace l\u2019exploitation agricole. Cette derni\u00e8re a \u00e9t\u00e9 compl\u00e9t\u00e9e par un \u00e9levage industriel de poules, mais la canicule n\u2019engendre qu\u2019une r\u00e9colte de cadavres. Dans les mots m\u00eames du narrateur, l\u2019\u00e9quilibre ne tient qu\u2019\u00e0 un fil et les personnages ne communiquent plus&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019appartenais \u00e0 cette maison fragile. J\u2019appartenais \u00e0 cette maison dans laquelle chacun se d\u00e9battait dans son petit espace clos.&nbsp;\u00bb (69) C\u2019est l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un nouveau personnage qui va provoquer un basculement irr\u00e9m\u00e9diable, une fin du monde pens\u00e9e ici comme une fin de l\u2019enfance. Dans une petite voiture d\u00e9barque du village d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 C\u00e9cile, une employ\u00e9e des postes qui se pr\u00e9sente d\u2019embl\u00e9e comme \u00ab&nbsp;la copine de [sa] maman&nbsp;\u00bb \u00e0 Gus, qui, troubl\u00e9 par sa f\u00e9minit\u00e9, s\u2019en m\u00e9fie instantan\u00e9ment \u2013 incarne-t-elle pour lui un corps \u00e9tranger d\u00e9gageant des vapeurs toxiques&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Quoi qu\u2019il en soit, le g\u00e9nie de ce texte est de montrer, du point de vue du narrateur terrifi\u00e9 par l\u2019intensit\u00e9 du drame familial qui se dessine, une romance lesbienne entre C\u00e9cile et la m\u00e8re du narrateur qui se glisse dans le quotidien familial, et d\u2019un m\u00eame mouvement l\u2019incompr\u00e9hension violente des hommes de l\u2019entourage face \u00e0 cette nouvelle donne. Une rage sourde qui ne peut s\u2019exprimer autrement que par les coups&nbsp;: impossible de parler, de montrer sa faiblesse, d\u2019exprimer la tristesse autrement que par un moment de&nbsp;\u00ab&nbsp;gr\u00e2ce virile&nbsp;\u00bb (148), agression, bagarre ou cuite. Bien que la focalisation soit majoritairement interne au personnage de Gus, l\u2019empathie qui exsude de son regard emp\u00eache toute lecture manich\u00e9enne de la situation&nbsp;: les conditions de vie du couple, de la famille, de la ferme, de la Terre m\u00eame, tout est pris dans une incertitude profonde que seul un \u00e9norme orage pourra balayer. M\u00e9taphore du passage \u00e0 l\u2019adolescence, hommage \u00e0 la difficult\u00e9 de la vie des <em>paysans<\/em> dans les campagnes, le tout dans une langue qui met sur le m\u00eame plan les animaux humains, non-humains et les paysages. Magique.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>Valentine Bovey<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Roland Buti, Le Milieu de l\u2019horizon, Ch\u00eane-Bourg, Zo\u00e9, coll. Poche, 2016 [2013.]\u00a0 \u00ab&nbsp;C\u2019\u00e9tait au mois de juin de l\u2019ann\u00e9e 1976. 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