{"id":918,"date":"2022-12-07T16:53:53","date_gmt":"2022-12-07T15:53:53","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/?p=918"},"modified":"2026-02-10T11:34:17","modified_gmt":"2026-02-10T10:34:17","slug":"du-sable-sous-les-dents","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/compte-rendu\/du-sable-sous-les-dents\/","title":{"rendered":"Du sable sous les dents"},"content":{"rendered":"\n<p>Anne-Sophie Subilia, <em><a href=\"https:\/\/www.editionszoe.ch\/livre\/l-epouse\">L\u2019\u00c9pouse<\/a><\/em>, Gen\u00e8ve, Zo\u00e9, 2022.<\/p>\n\n\n\n<p>Le titre \u00e9voque l\u2019\u0153uvre, pr\u00e9cis\u00e9ment&nbsp;: ce n\u2019est pas le r\u00e9cit d\u2019une simple \u00e9pouse, de l\u2019id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale que l\u2019on se fait d\u2019une \u00e9pouse\u2009; car le texte alors aurait d\u00fb s\u2019intituler <em>Une \u00e9pouse<\/em> ou, encore plus simplement, <em>\u00c9pouse<\/em>. Mais ce n\u2019est pas non plus une femme tr\u00e8s particuli\u00e8re qui est au c\u0153ur de ces pages\u2009; car nous aurions alors lu, en premi\u00e8re de couverture, <em>Piper Johns<\/em>. Non, la protagoniste du plus r\u00e9cent roman d\u2019Anne-Sophie Subilia n\u2019est ni un personnage purement g\u00e9n\u00e9rique ou universel ni une femme singuli\u00e8re\u2009; plut\u00f4t, elle est d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e d\u2019elle-m\u00eame et renvoy\u00e9e au statut \u00e0 la fois unique et partag\u00e9 \u00ab\u2009d\u2019\u00e9pouse de\u2026\u2009\u00bb. Son pr\u00e9nom n\u2019est utilis\u00e9 qu\u2019\u00e0 une dizaine de reprises dans toute l\u2019\u0153uvre, la plupart du temps lorsqu\u2019il est question de son fr\u00e8re, qui gravite dans sa sph\u00e8re priv\u00e9e. La femme publique n\u2019est pas Piper. Combien de femmes, dans la p\u00e9riode o\u00f9 se d\u00e9roule la di\u00e9g\u00e8se, soit les ann\u00e9es septante (et m\u00eame aujourd\u2019hui), n\u2019\u00e9taient-elles pas seulement la femme de leur mari, vivant par et pour lui\u2009? C\u2019est donc un vibrant portrait d\u2019une condition f\u00e9minine pass\u00e9e et actuelle que nous livre Subilia dans ce roman.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 cet enjeu ne suffisait pas \u00e0 l\u2019autrice, qui fait en plus l\u2019ambitieux pari de nous transporter, avec ce couple suisse au d\u00e9but de la trentaine, \u00e0 Gaza, o\u00f9 le mari est envoy\u00e9 pour une mission humanitaire. Vivian est souvent absent, au bureau, en courtes visites dans les prisons des environs\u2009; l\u2019\u00e9pouse est \u00e0 la maison, elle l\u2019attend, mais elle n\u2019est pas seule. Elle habite avec le sable, les cafards, les dromadaires du voisin dont on ne voit que les toupets, parfois, et le chien Gayouf, qui semble apporter surtout du bonheur \u00e0 Vivian. Le lecteur s\u2019adapte avec elle \u00e0 cet environnement, cette maison qui se meuble progressivement suivant les visites au march\u00e9, ce jardin aride qui devient peu \u00e0 peu luxuriant, par les bons soins d\u2019un vieil homme engag\u00e9 pour faire pousser des fleurs dans cette cour de poussi\u00e8re. Avec elle, aussi, nous faisons des rencontres, et vivons le malaise qu\u2019\u00e9prouve la Blanche en pays militaris\u00e9. Piper oscille sans cesse entre la dangereuse figure du <em>white savior,<\/em> celle du portefeuille ambulant, celle de la femme \u00ab\u2009lib\u00e9r\u00e9e\u2009\u00bb et \u00e9trang\u00e8re qui va \u00e0 l\u2019encontre des m\u0153urs locales, et celle de la femme l\u00e2che et oisive&nbsp;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Des femmes s\u2019affairent sous ses yeux \u00e0 l\u2019entr\u00e9e des immeubles. [\u2026]. Elle se d\u00e9cide \u00e0 s\u2019asseoir quelques minutes \u00e0 un caf\u00e9, parmi les hommes [\u2026]. La femme du d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 voudrait se rendre chez ces femmes, se fortifier, se cultiver. [\u2026] Certes, elle aurait un grand d\u00e9sir de conna\u00eetre des recettes, mais elle prendrait surtout des notes al\u00e9atoires dans un grand cahier dont elle ne se servirait pas. (76, 77)<\/p>\n\n\n\n<p>Et elle n\u2019ira \u00e9videmment jamais vers ces femmes pour chercher \u00e0 cr\u00e9er des liens. Mais serait-ce possible de toute fa\u00e7on d\u2019enjamber le foss\u00e9 qui les s\u00e9pare\u2009? Pourrait-elle d\u00e9passer les nombreuses \u00e9tiquettes qu\u2019on lui accole, d\u00e9velopper des amiti\u00e9s silencieuses qui sauraient vaincre la barri\u00e8re de la langue\u2009? Paralys\u00e9e par ces incertitudes, elle reste passive, sauf aupr\u00e8s de son mari, \u00e0 qui elle demande parfois avec insistance d\u2019agir pour contrer des injustices qu\u2019elle c\u00f4toie alors que lui est au bureau. Elle se fait offrir plusieurs fois de travailler \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, dans un monde majoritairement f\u00e9minin qu\u2019elle admire\u2009; mais c\u2019est impossible, car alors elle jouerait un nouveau r\u00f4le, celui d\u2019infirmi\u00e8re, d\u2019employ\u00e9e. Prise de piti\u00e9 pour une orpheline \u00e0 l\u2019\u00e9tage de la p\u00e9diatrie, elle la nomme, en prend soin, mais jamais ne l\u2019adopte, car alors elle deviendrait m\u00e8re. Piper ne peut faire autre chose qu\u2019\u00eatre l\u2019\u00e9pouse de Vivian. Elle nage dans la mer, va au march\u00e9, lit des livres, fait des tours en voiture, aide parfois Hadj le jardinier, \u00e9crit des lettres \u00e0 sa famille et ses amis, mais jamais elle ne deviendra femme d\u2019action, femme passionn\u00e9e, femme br\u00fblante. Le personnage n\u2019est pas plat pour autant&nbsp;: par un jeu narratif de focalisations, tour \u00e0 tour externes puis internes, la complexit\u00e9 int\u00e9rieure de Piper se d\u00e9voile progressivement, et ses tourments deviennent rapidement les n\u00f4tres, r\u00e9sonnant \u00e9trangement avec l\u2019actualit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le fait de poser l\u2019action dans un lieu et des temps relativement \u00e9loign\u00e9s offre finalement la possibilit\u00e9 d\u2019un pas de recul s\u00e9curitaire pour aborder des questions toujours pr\u00e9sentes. \u00c9videmment, sur le conflit qui continue de r\u00e9gner \u00e0 Gaza et dans les environs, mais aussi sur le pouvoir de la personne privil\u00e9gi\u00e9e en terrain \u00e9tranger. Comment venir en aide aux gens d\u00e9favoris\u00e9s sans verser dans un n\u00e9o-colonialisme toxique ou dans la figure du sauveur adul\u00e9\u2009? Comment penser les diff\u00e9rences entre les cultures europ\u00e9ennes et arabes sans glisser dans le relativisme culturel\u2009? Anne-Sophie Subilia offre de belles r\u00e9flexions autour de ces questions d\u00e9licates, que l\u2019on peut facilement partager au vu de l\u2019hybridit\u00e9 du personnage de Piper, \u00e0 la fois g\u00e9n\u00e9rique et personnel, permettant l\u2019identification critique du lecteur. Nous entrons souvent dans les m\u00e9andres de sa pens\u00e9e par la focalisation interne ou le discours indirect libre, mais la narration est aussi par moments quasi cin\u00e9matographique\u2009; le regard que nous posons devient alors plus libre et distant. L\u2019apparition du \u00ab\u2009on\u2009\u00bb, sans \u00eatre abusive, est assez fr\u00e9quente dans l\u2019\u0153uvre, et donne le sentiment du point de vue de l\u2019\u0153il derri\u00e8re une cam\u00e9ra&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>elle se retourne et voit Vivian encore emp\u00eatr\u00e9. Il palpe sa poitrine, pr\u00eat \u00e0 ouvrir les boutons-pression et sortir quelque monnaie. Elle revient sur ses pas, le tire par la main en disant khallas\u2009! \u00c7a suffit, yalla\u2009! S\u2019adresse-t-elle \u00e0 lui ou \u00e0 la troupe insistante\u2009? On ne sait pas. Ils bifurquent dans une ruelle de Gaza. (37-38)&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce regard impersonnel que produit l\u2019emploi fr\u00e9quent de ce pronom permet \u00e0 la narration de se dissocier du personnage, et de le montrer sous un angle plus objectif, offrant habilement un espace de r\u00e9flexion sans transformer l\u2019\u0153uvre en roman militant ou activiste.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La litt\u00e9rature contemporaine se m\u00e9fie beaucoup des \u00e9critures qui s\u2019approprient la vie des autres\u2009; le long doigt qui pointe et qui crie \u00e0 l\u2019imposture p\u00e8se comme l\u2019\u00e9p\u00e9e de Damocl\u00e8s sur la t\u00eate des auteurices qui se lancent dans ce grand exercice d\u2019empathie et de projection. On ne peut qu\u2019admirer l\u2019audace qu\u2019a eue Subilia de poser un regard blanc sur la r\u00e9alit\u00e9 des Gazaouis d\u2019il y a quarante ans pour faire r\u00e9sonner des enjeux contemporains, judicieusement, et sans jamais omettre de faire crisser le sable sous nos dents tout au long de la lecture, de nous en mettre plein les ongles, les casseroles, le plancher. Le coup de balai est inutile, il faut accepter son omnipr\u00e9sence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>Florence Bordeleau-Gagn\u00e9<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Anne-Sophie Subilia, L\u2019\u00c9pouse, Gen\u00e8ve, Zo\u00e9, 2022. Le titre \u00e9voque l\u2019\u0153uvre, pr\u00e9cis\u00e9ment&nbsp;: ce n\u2019est pas le r\u00e9cit d\u2019une simple \u00e9pouse, de l\u2019id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale que l\u2019on se fait d\u2019une \u00e9pouse\u2009;&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1001136,"featured_media":919,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":{"0":"post-918","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-compte-rendu"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/918","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001136"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=918"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/918\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4044,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/918\/revisions\/4044"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/media\/919"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=918"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=918"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=918"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}