{"id":910,"date":"2022-11-07T18:56:09","date_gmt":"2022-11-07T17:56:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/?p=910"},"modified":"2026-02-10T11:39:31","modified_gmt":"2026-02-10T10:39:31","slug":"sa-preferee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/compte-rendu\/sa-preferee\/","title":{"rendered":"Permanence de la violence"},"content":{"rendered":"\n<p>Sarah Jollien-Fardel, <em>Sa pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e<\/em>, Paris, <a href=\"https:\/\/www.swediteur.com\/titre\/sa-preferee\/\">Sabine Wespieser \u00e9diteur<\/a>, 2022.<\/p>\n\n\n\n<p>La violence est un langage qui, une fois appris, ne s\u2019oublie pas et tend \u00e0 ressurgir. Lorsqu\u2019elle est subie se pose avant tout la question de la survie&nbsp;: comment y \u00e9chapper&nbsp;? Pourtant, une fois le danger physique \u00e9cart\u00e9, que reste-t-il&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>Sa pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e<\/em>, premier roman de Sarah Jollien-Fardel, explore pr\u00e9cis\u00e9ment ces questions-l\u00e0. La narratrice, Jeanne, a grandi dans un petit village valaisan avec un p\u00e8re extr\u00eamement violent et abusif. Pendant son enfance, elle apprend \u00e0 identifier les pr\u00e9mices des d\u00e9vastatrices col\u00e8res paternelles. Ces derni\u00e8res explosent sous n\u2019importe quels pr\u00e9textes et s\u2019abattent sur les trois membres de la famille&nbsp;: Claire, la m\u00e8re, la s\u0153ur Emma, et Jeanne. Surtout, malgr\u00e9 les indices physiques que laissent ces tornades, cette derni\u00e8re est confront\u00e9e au silence et \u00e0 l\u2019inaction des adultes autour d\u2019elle&nbsp;: les voisins, qui entendent les cris et devinent les bleus ou encore le m\u00e9decin du village qui, une fois, est appel\u00e9 apr\u00e8s une d\u00e9rouill\u00e9e particuli\u00e8rement violente. Malgr\u00e9 les d\u00e9clarations de la petite fille \u00ab&nbsp;c\u2019est mon p\u00e8re qui m\u2019a tap\u00e9e&nbsp;\u00bb (22), il choisit de ne rien faire, comme s\u2019il n\u2019avait rien entendu. Jeanne d\u00e9cide alors fermement d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la situation co\u00fbte que co\u00fbte, et toute son \u00e9nergie est consacr\u00e9e \u00e0 ce but. Refusant la soumission inerte qu\u2019elle m\u00e9prise chez sa m\u00e8re et sa s\u0153ur, elle puise dans sa rage la force de s\u2019en sortir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 la complicit\u00e9 d\u2019une institutrice, elle fait ses \u00e9tudes secondaires \u00e0 l\u2019internat puis quitte les montagnes valaisannes pour les rives du L\u00e9man et l\u2019universit\u00e9 de Lausanne, \u00ab&nbsp;pas par ambition. Pour m\u2019\u00e9chapper. Par chance il n\u2019y avait pas d\u2019universit\u00e9 dans mon canton. Je pouvais ainsi mettre encore plus de distance avec ma famille.&nbsp;\u00bb (37) Rageuse, sombre, cynique et d\u00e9sabus\u00e9e, Jeanne coup les ponts, pour un temps, avec sa famille, apr\u00e8s le suicide d\u2019Emma, qui venait de lui r\u00e9v\u00e9ler qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 viol\u00e9e par leur p\u00e8re, parce qu\u2019elle \u00e9tait \u00ab&nbsp;sa pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le roman appara\u00eet au d\u00e9but comme le r\u00e9cit de l\u2019\u00e9mancipation de Jeanne. Avec la distance, la jeune fille se fait des amis, apprend \u00e0 \u00e9changer avec autrui et cherche partout la preuve que son identit\u00e9 ne d\u00e9pend pas de la duret\u00e9 de son milieu familial, et qu\u2019elle s\u2019est extraite des griffes du p\u00e8re, auquel elle craint de ressembler. Le paysage l\u00e9manique, par opposition aux montagne de son enfance, symbolise cette ouverture&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si j\u2019aime tant Lausanne, c\u2019est d\u2019abord par lui, le lac L\u00e9man. [\u2026] Les gens, les b\u00e2tisses ne ressemblent en rien \u00e0 mon environnement. Tout est plus riche. En tout.&nbsp;\u00bb (39) D\u2019abord enrag\u00e9e, ainsi qu\u2019elle le dit elle-m\u00eame&nbsp;: \u00ab&nbsp;j\u2019\u00e9tais en guerre. Depuis toujours. Pour toujours&nbsp;\u00bb (37), la jeune femme se laisse petit \u00e0 petit apprivoiser.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois le p\u00e8re fui, elle d\u00e9couvre son attirance pour les femmes et entame une relation avec Charlotte, issue d\u2019une famille bourgeoise, dont l\u2019\u00e9l\u00e9gance et la gr\u00e2ce ma\u00eetris\u00e9e fascine la narratrice. Pourtant, le contact avec celle-ci fait \u00e9merger de nouvelles formes de violence. La premi\u00e8re, sociale, provient \u00e9videmment de la confrontation des milieux des deux femmes et, surtout de l\u2019incompr\u00e9hension de Charlotte face \u00e0 la situation de Jeanne. La seconde s\u2019op\u00e8re selon un sch\u00e9ma de relation toxique bien connu o\u00f9, au fil des frustrations et des tensions fragilisant le couple, Jeanne recourt \u00e0 la violence contre Charlotte en reproduisant les actes et le comportement de son p\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>De fait, l\u2019ombre du p\u00e8re et le poids de sa violence initiale \u2013 originelle \u2013 p\u00e8se sur les relations ainsi que sur les actions de la narratrice, et les effets de cette enfance sur le qui-vive se manifestent tout au long de sa vie. Pourtant, Jeanne conna\u00eet des moments de r\u00e9pit. Elle rencontre Marine, qui devient sa compagne pour de nombreuses ann\u00e9es. D\u2019autres amiti\u00e9s \u00e9maillent son quotidien, comme celle avec Delphine, valaisanne, qui lui apprend \u00e0 aimer son territoire d\u2019origine, d\u2019abord associ\u00e9 exclusivement \u00e0 la violence et \u00e0 la peur. Peu d\u2019hommes sont mentionn\u00e9s, mais Paul, un coll\u00e8gue de travail, occupe une place importante dans le r\u00e9seau que tisse Jeanne.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Un tr\u00e8s \u00e9mouvant portrait de la m\u00e8re, que Jeanne visite r\u00e9guli\u00e8rement, se constitue en filigrane. Claire vit aux c\u00f4t\u00e9s de ce mari violent, qu\u2019elle semble n\u2019avoir jamais aim\u00e9, \u00ab&nbsp;sans id\u00e9e qu\u2019une autre vie \u00e9tait possible&nbsp;\u00bb. Les sentiments \u00e9prouv\u00e9s par Jeanne \u00e0 son \u00e9gard sont complexes&nbsp;: ils passent du m\u00e9pris \u00e0 la reconnaissance, de la piti\u00e9 \u00e0 la culpabilit\u00e9. Plusieurs fois elle tente de la faire venir \u00e0 Lausanne et, lorsque Claire meurt dans un accident, le deuil que porte Jeanne fait \u00e9cho \u00e0 celui suivant le d\u00e9c\u00e8s de sa s\u0153ur et l\u2019injustice de ces deux vies soumises et bless\u00e9es s\u2019ajoute \u00e0 sa col\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Le roman s\u2019attache \u00e0 d\u00e9cortiquer les m\u00e9canismes de la violence ainsi que ses effets sur plusieurs personnages. Le texte regorge de mentions d\u2019\u00e9pisodes parfois durs \u00e0 lire o\u00f9 appara\u00eet la cruaut\u00e9 retorse du p\u00e8re. Suscit\u00e9s par association de pens\u00e9e, ces souvenirs hantent la narratrice et le fait qu\u2019ils surgissent toujours \u00e0 la suite d\u2019autres \u00e9v\u00e8nements t\u00e9moigne \u00e0 la fois de leur indicibilit\u00e9 et de leur permanence. C\u2019est d\u2019ailleurs dans la description de celle-ci que r\u00e9side l\u2019une des forces du roman: si Jeanne a pu s\u2019\u00e9loigner des poings et des insultes de son p\u00e8re et commencer une vie d\u2019adulte plus apais\u00e9e, l\u2019amour qu\u2019elle porte \u00e0 sa m\u00e8re et les traumatismes suscit\u00e9s par la violence la ram\u00e8ne sans cesse \u00e0 son enfance. Malgr\u00e9 la tendresse de Marine, les amiti\u00e9s saines qu\u2019elle entretient ou encore la th\u00e9rapie entam\u00e9e avec un psychologue qu\u2019elle voit tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement, et alors que la question de la r\u00e9silience se pose, Jeanne refuse absolument toute possibilit\u00e9 de pardon. La rage qui avait \u00e9t\u00e9 le moteur de sa survie lors de son adolescence devient alors l\u2019embrayeur du d\u00e9litement de tout ce qu\u2019elle avait construit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans une langue dure, Sarah Jollien-Fardel exprime avec force la violence, d\u00e9pourvue&nbsp; de sens et d\u00e9vastant tout sur son passage, en dressant le portrait d\u2019une h\u00e9ro\u00efne sans concessions, tour \u00e0 tour attachante et cruelle et faisant preuve de lucidit\u00e9 sur les m\u00e9canismes et blessures r\u00e9gissant sa vie.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>Ami Lou Parsons<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sarah Jollien-Fardel, Sa pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, Paris, Sabine Wespieser \u00e9diteur, 2022. La violence est un langage qui, une fois appris, ne s\u2019oublie pas et tend \u00e0 ressurgir. 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