{"id":894,"date":"2022-09-07T16:30:25","date_gmt":"2022-09-07T14:30:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/?p=894"},"modified":"2026-02-10T11:40:42","modified_gmt":"2026-02-10T10:40:42","slug":"saisir-la-modernite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/compte-rendu\/saisir-la-modernite\/","title":{"rendered":"Saisir la Modernit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>J\u00e9r\u00f4me Meizoz, <em><a href=\"https:\/\/www.editionszoe.ch\/livre\/absolument-modernes\">Absolument modernes !<\/a><\/em>, Gen\u00e8ve, Zo\u00e9, 2019<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Absolument modernes\u00a0! <\/em>serait-il <em>Les Ann\u00e9es <\/em>de J\u00e9r\u00f4me Meizoz\u00a0? Pourquoi cette comparaison\u00a0? Parce qu\u2019affleure, dans les \u00ab\u00a0Chroniques\u00a0\u00bb de l\u2019\u00e9crivain suisse romand, une m\u00eame tentative de reconstituer arch\u00e9ologiquement les strates de la profondeur temporelle et historique qui constituent notre pr\u00e9sent. Mais la comparaison avec Annie Ernaux \u2013 ou celle qu\u2019on pourrait faire avec Fran\u00e7ois Bon ou encore avec les quelques auteurs et autrices nomm\u00e9ment cit\u00e9s dans les remerciements \u2013 serait injuste et inutile si elle visait \u00e0 r\u00e9duire la plume de Meizoz en la plaquant sur les ailes de ses contemporains.<\/p>\n\n\n\n<p>Non, pas un copieur. En revanche, il n\u2019est pas absurde d\u2019affirmer qu\u2019il partage avec ses contemporains un <em>horizon probl\u00e9matique commun<\/em>, des pr\u00e9occupations th\u00e9matiques, un certain nombre de questionnements, mais aussi de doutes quant \u00e0 la t\u00e2che litt\u00e9raire&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c0 quoi bon cette chronique&nbsp;? [\u2026] Pour m\u00e9moire, dresser quand m\u00eame une liste des <em>choses publiques<\/em>. Envers et contre tout. Mais \u00e0 quoi bon&nbsp;?&nbsp;\u00bb (133). Pourtant, figur\u00e9 dans les m\u00eames pages comme la fable autofictionnelle d\u2019un retour asc\u00e9tique \u00e0 la nature, le d\u00e9sengagement \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire partir \u00e0 la montagne et \u00ab&nbsp;ne jamais revenir. S\u00e9journer d\u00e9finitivement sur les hauteurs, parcourir les \u00e9tendues de roches et de mousses&nbsp;\u00bb (131) \u2013 appara\u00eet comme un r\u00eave.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Or, le r\u00eave est fr\u00e8re \u00e0 la fois du fantasme onirique et de l\u2019id\u00e9al \u2013 voire, osons-le mot&nbsp;: de l\u2019utopie, lieu d\u2019\u00e9panouissement supr\u00eame o\u00f9 tout ne serait, sous la baguette de \u00ab&nbsp;F\u00e9e Minimum&nbsp;\u00bb que \u00ab&nbsp;<em>joie, jeu, jardin <\/em>ou <em>jouissance<\/em>&nbsp;\u00bb (118), l\u2019h\u00e9donisme et la d\u00e9croissance \u00e9conomique parvenant \u00e0 faire trembler le travail, \u00e0 diminuer la production, \u00e0 faire plier les \u00ab&nbsp;Oligarques&nbsp;\u00bb qui ne parleront plus de croissance. Le fantasme litt\u00e9raire appara\u00eet fugitivement comme <em>figuration<\/em> d\u2019un autre monde, o\u00f9 la nature refait son lit sur les cendres de l\u2019idole du travail.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre bien pour cette raison que le livre r\u00e9ussit son envo\u00fbtement. Il pose de vrais probl\u00e8mes, affronte les apories du temps pr\u00e9sent, habite le lieu de notre commune incertitude quant \u00e0 l\u2019avenir. Le Croissance capitaliste, la Technique \u00e0 son service, la Consommation et le r\u00e9tr\u00e9cissement existentiel li\u00e9 au r\u00e8gne plan\u00e9taire de la Marchandise, est-ce \u00e7a qu\u2019on appelle la marche du Progr\u00e8s&nbsp;? Cette Modernit\u00e9 n\u2019est-elle pas \u00e0 son tour une idole, un sacr\u00e9 faisant p\u00e2le figure \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019imp\u00e9ratif po\u00e9tique formul\u00e9, il y a plus d\u2019un si\u00e8cle, par Arthur Rimbaud&nbsp;? L\u2019\u00e2pre d\u00e9bat int\u00e9rieur \u2013 ce que le narrateur qualifie de \u00ab&nbsp;th\u00e9\u00e2tre dans [s]a t\u00eate&nbsp;\u00bb (62) \u2013 d\u00e9bouche sur l\u2019aveu incertain de celui qui semble encore vouloir \u2013 selon une locution un peu d\u00e9mod\u00e9e \u2013 <em>changer le monde<\/em> ou, au choix, <em>la vie<\/em>. Il ne sait pas. On ne sait pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Partant, il reste la rigueur du travail intellectuel, l\u2019effort cr\u00e9ateur de la symbolisation, la litt\u00e9rature comme terre de r\u00e9flexion et d\u2019invention, comme \u00ab&nbsp;lieu privil\u00e9gi\u00e9 de convergence des disciplines&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, pour reprendre une formule de Dominique Viart. Le travail litt\u00e9raire sur la forme pr\u00e9side \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019un site propre \u00e0 l\u2019\u00e9panouissement de la multiplicit\u00e9&nbsp;:&nbsp; r\u00e9cit de filiation, r\u00e9cits de la Cr\u00e9ation, portraits, satires po\u00e9tiques, documentation historique et mn\u00e9sique de la lign\u00e9e, de la contr\u00e9e (le Valais natal de l\u2019auteur) et de l\u2019existence personnelle, citations d\u2019\u00e9crivains et de penseurs. Le livre de J\u00e9r\u00f4me Meizoz tient de l\u2019esth\u00e9tique du <em>collage<\/em> comme synth\u00e8se de l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9, mais il sugg\u00e8re aussi le <em>collement<\/em> du souffle litt\u00e9raire au regard du sociologue et chercheur en litt\u00e9rature.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment dire les v\u00e9rit\u00e9s du temps pr\u00e9sent&nbsp;? Nul ne le sait. Mais on ressort du livre de Meizoz avec le sentiment qu\u2019il tient une trace. Si le magist\u00e8re de <em>l\u2019\u00e9crivain public<\/em> a parfois l\u2019apparence d\u00e9sesp\u00e9rante d\u2019une annexe au sein d\u2019un \u00c9tat-providence en ruine, il est impossible de nier la pertinence de la question de d\u00e9part&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quelque chose s\u2019est bris\u00e9. Mais quand&nbsp;?&nbsp;\u00bb (8). C\u2019est que les \u00ab&nbsp;ann\u00e9es de promesse&nbsp;\u00bb (<em>Ibid.<\/em>) \u2013 ces Trente Insouciantes qu\u2019on a qualifi\u00e9es, \u00e0 tort, de Glorieuses \u2013 n\u2019ont pas tenu ce qu\u2019elles avaient promis.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment vivre et \u00e9crire paisiblement, comme si de rien n\u2019\u00e9tait&nbsp;? En tous cas, J\u00e9r\u00f4me Fracasse, le narrateur, dort mal&nbsp;; il souffre d\u2019insomnies. Comment vivre, en effet, comme si de rien n\u2019\u00e9tait, alors que le mirage lib\u00e9ral de la croissance ind\u00e9finie (mauvais augure associ\u00e9 au croassement d\u2019un corbeau) continue \u00e0 d\u00e9truire les \u00eatres humains les plus vuln\u00e9rables et la nature&nbsp;? Comment dormir sur ses deux oreilles quand les sympt\u00f4mes se font insistants&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Si le sympt\u00f4me est, d\u2019apr\u00e8s Slavoj \u200b\u200b\u017di\u017eek, \u00ab&nbsp;l\u2019\u00e9l\u00e9ment particulier qui subvertit sa propre fondation universelle&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, on pourrait dire que J\u00e9r\u00f4me Meizoz travaille les sympt\u00f4mes de notre incertitude contemporaine, c\u2019est-\u00e0-dire de tout ce qui fissure le mythe d\u2019un Progr\u00e8s&nbsp;alliant technologie et croissance. Car si le contenu r\u00e9el du \u00ab&nbsp;progr\u00e8s&nbsp;\u00bb implique <em>de facto<\/em> une exploitation destructrice de la nature, l\u2019extinction d\u2019esp\u00e8ces animales par millions et la captation des richesses aux mains de quelques-uns, on est en droit de s\u2019interroger sur la pertinence du mot&nbsp;: la pr\u00e9tention qu\u2019il porte est contredite par ce qu\u2019il fait.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand, alors, ce \u00ab&nbsp;quelque chose&nbsp;\u00bb initial s\u2019est-il bris\u00e9&nbsp;? Au d\u00e9but de \u00ab&nbsp;la r\u00e9volution conservatrice&nbsp;\u00bb n\u00e9olib\u00e9rale d\u00e9crite par Pierre Bourdieu dans ses <em>Contrefeux&nbsp;<\/em>? D\u00e8s l\u2019av\u00e8nement du capitalisme industriel, au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, o\u00f9 d\u00e9bute la Grande Acc\u00e9l\u00e9ration qui poursuit aveugl\u00e9ment sa fuite effr\u00e9n\u00e9e vers l\u2019inqui\u00e9tant mur \u00e9nerg\u00e9tique&nbsp;? Quand&nbsp;? On ne sait, mais poser la question, c\u2019est y penser.<\/p>\n\n\n\n<p>Et Dieu, alors, pourrait-il venir \u00e0 la rescousse&nbsp;? Car, dans <em>Absolument modernes&nbsp;!<\/em>, Dieu n\u2019est pas mort. Il suit, en t\u00e9l\u00e9spectateur distant et disloqu\u00e9, les \u00e9volutions du monde auquel il ne peut rien. Il n\u2019y a ni cr\u00e9ation continu\u00e9e \u2013 comme chez Descartes \u2013, ni validation continuelle du meilleur des mondes possibles \u2013 comme chez Leibniz. Dieu n\u2019a m\u00eame plus la consistance d\u2019un Candide qui, au moins, s\u2019efforcerait d\u2019y croire envers et contre tout. Il semble bien que les femmes et les hommes de notre si\u00e8cle devront r\u00e9gler les choses sans lui. Cependant, la persistance d\u2019un Dieu, m\u00eame absent, semble mettre sur la table l\u2019actualit\u00e9 du probl\u00e8me de la <em>croyance<\/em>. Peut-on ne croire en rien, n\u2019avoir aucune conviction&nbsp;? Le nihilisme cynique n&rsquo;a-t-il pas d\u00e9j\u00e0 montr\u00e9 son insuffisance fonci\u00e8re&nbsp;? Dieu ne changera pas le monde, mais le fait qu\u2019il demeure, ainsi qu\u2019un p\u00e8re p\u00e9nard au-dessus des Alpes, indique la possibilit\u00e9 d\u2019un sacr\u00e9, qui nous permettrait peut-\u00eatre de d\u00e9passer notre condition d\u2019<em>homo economicus<\/em>. C\u2019est une des mani\u00e8res dont on peut comprendre le surgissement de la th\u00e9ologie, sarcastique et douce-am\u00e8re, de J\u00e9r\u00f4me Meizoz.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>Vivien Poltier<\/em><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn1\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Dominique Viart, \u00ab&nbsp;\u00c9crire le travail. Vers une sociologisation du roman contemporain ?&nbsp;\u00bb in&nbsp;<em>\u00c9crire le pr\u00e9sent<\/em>, G. Rubino, D. Viart (dir.), Paris, Armand Colin, 2013, pp. 133-156.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Slavoj \u200b\u200b\u017di\u017eek, <em>The Sublime Object of Ideology<\/em>, Londres, Verso, 1989.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u00e9r\u00f4me Meizoz, Absolument modernes !, Gen\u00e8ve, Zo\u00e9, 2019. Absolument modernes\u00a0! serait-il Les Ann\u00e9es de J\u00e9r\u00f4me Meizoz\u00a0? Pourquoi cette comparaison\u00a0? 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