{"id":882,"date":"2022-05-07T12:00:00","date_gmt":"2022-05-07T10:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/?p=882"},"modified":"2026-02-10T11:43:53","modified_gmt":"2026-02-10T10:43:53","slug":"un-oncle-dencre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/compte-rendu\/un-oncle-dencre\/","title":{"rendered":"Un oncle d\u2019encre"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Rebecca Gisler, <em><a href=\"https:\/\/editions-verdier.fr\/livre\/doncle\/\">D\u2019oncle<\/a><\/em>, Verdier, coll. \u00ab&nbsp;Chao\u00efd&nbsp;\u00bb, 2021.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Publi\u00e9 chez Verdier en 2021, <em>D\u2019oncle<\/em> est le premier roman de la Zurichoise Rebecca Gisler, n\u00e9e en 1991. Ce r\u00e9cit court et fluide s\u2019appuie sur la rencontre entre l\u2019allemand, la langue dans laquelle l\u2019autrice affirme se sentir la plus \u00e0 l\u2019aise et le fran\u00e7ais, dans lequel elle a commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire lors de sa formation \u00e0 l\u2019Institut litt\u00e9raire de Bienne. De fait, c\u2019est avant tout d\u2019un go\u00fbt prononc\u00e9 pour les mots, pour les tournures de phrases, pour la syntaxe et ses bizarreries dont t\u00e9moigne ce texte plein d\u2019audace, tout entier articul\u00e9 autour d\u2019une figure singuli\u00e8re&nbsp;: l\u2019oncle de la narratrice, avec lequel elle vit, en compagnie de son fr\u00e8re, dans un hameau au bord de la mer. Cet \u00e9trange personnage \u00e0 l\u2019abdomen \u00ab&nbsp;tellement gros qu\u2019il a l\u2019air s\u00e9par\u00e9 du reste de son corps&nbsp;\u00bb (13), sur le cr\u00e2ne duquel \u00ab&nbsp;pousse ce qu\u2019il est d\u2019usage d\u2019appeler un poireau&nbsp;\u00bb (16) et v\u00eatu de \u00ab&nbsp;vieux joggings us\u00e9s par un mode de vie pas franchement sportif&nbsp;\u00bb (35) constitue un v\u00e9ritable objet de fascination pour sa ni\u00e8ce. C\u2019est pourquoi elle d\u00e9crit avec une pr\u00e9cision naturaliste son hygi\u00e8ne de vie d\u00e9plorable \u2013 il ne se lave qu\u2019une fois par semaine, au mieux \u2013, sa sant\u00e9 vacillante \u2013 qu\u2019il explique par le fait qu\u2019il \u00ab&nbsp;n\u2019aime ni les docteurs, ni les dentistes, et qu\u2019il [a] toujours trop de tension lors de ce genre de rendez-vous&nbsp;\u00bb (79-80) et ses \u00e9tonnantes habitudes&nbsp;: lorsqu\u2019il ne d\u00e9vore pas une omelette \u00ab&nbsp;en grognant, en g\u00e9missant, en \u00e9mettant des petits r\u00e2les de satisfaction&nbsp;\u00bb (15), il reste enferm\u00e9 dans sa chambre en compagnie de fant\u00f4mes qu\u2019il ne craint aucunement&nbsp;: \u00ab&nbsp;au contraire, il les adore, il les \u00e9coute, il les observe et il les salue au passage&nbsp;\u00bb (56). De temps \u00e0 autre, l\u2019oncle se prom\u00e8ne dans son jardin, dans lequel il s\u2019adonne au tir \u00e0 l\u2019arc ou \u00e0 l\u2019installation de pi\u00e8ges \u00e0 taupes, aux aurores, \u00ab&nbsp;sous le regard interloqu\u00e9 des premi\u00e8res mouettes&nbsp;\u00bb (22).<\/p>\n\n\n\n<p>Le roman construit ainsi cet oncle comme un personnage de l\u2019entre-deux, \u00e0 la fois repoussant et profond\u00e9ment touchant, qui \u00e9chappe \u00e0 toute d\u00e9finition pr\u00e9cise. Ce protagoniste aux multiples facettes constitue de fait la matrice d\u2019un univers qui, lui aussi, repose sur le m\u00e9lange. Sous la plume de Rebecca Gisler se c\u00f4toient l\u2019humain et l\u2019animal \u2013 l\u2019oncle se situe au croisement de ces cat\u00e9gories&nbsp;: il est notamment compar\u00e9 \u00e0 un \u00ab&nbsp;bernard-l\u2019ermite&nbsp;\u00bb (49), et son ventre \u00e0 \u00ab&nbsp;un animal qui serait pos\u00e9 sur ses genoux&nbsp;\u00bb (13), \u2013, l\u2019anim\u00e9 et l\u2019inanim\u00e9 \u2013 les objets qui l\u2019entourent sont en quelque sorte constitutifs de sa personne, de son pendule gr\u00e2ce auquel il \u00ab&nbsp;pratiqu[e] la radiesth\u00e9sie&nbsp;\u00bb (23) \u00e0 ses jumelles, \u00ab&nbsp;une paire de qualit\u00e9 sup\u00e9rieure pr\u00e9lev\u00e9e sur son paquetage militaire&nbsp;\u00bb (49)&nbsp; \u2013, ou encore le bas corporel et le po\u00e9tique \u2013 comme en t\u00e9moigne un surprenant incipit o\u00f9 la narratrice \u00e9voque une nuit durant laquelle l\u2019oncle s\u2019est \u00ab&nbsp;\u00e9chapp\u00e9 par le trou des toilettes&nbsp;\u00bb (11).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019oncle appara\u00eet ainsi comme une figure fondamentalement litt\u00e9raire, qui sert d\u2019embrayeur \u00e0 la construction du r\u00e9cit, \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de descriptions entomologiques, ou encore \u00e0 l\u2019invention d\u2019images fantaisistes et de jeux langagiers in\u00e9dits. C\u2019est uniquement par la langue que l\u2019oncle peut exister dans toute son \u00e9tranget\u00e9, une langue propre \u00e0 Rebecca Gisler, au style \u00e0 la fois rigoureux et d\u2019une extr\u00eame libert\u00e9. Sur un ton faussement na\u00eff, l\u2019autrice d\u00e9roule de longues phrases qui usent volontiers de conjonctions de coordination pour articuler entre elles diverses descriptions, r\u00e9flexions ou consid\u00e9rations sur l\u2019oncle et son univers. Les r\u00e9p\u00e9titions sont aussi l\u00e9gion, dans une volont\u00e9 de rappeler le regard enfantin pos\u00e9 par la narratrice sur cet oncle, mais \u00e9galement d\u2019insister sur le poids des mots utilis\u00e9s pour le d\u00e9crire, au niveau du signifi\u00e9 comme \u00e0 celui du signifiant. Le foisonnement d\u2019images amusantes et de situations absurdes rappelle parfois les audaces de Boris Vian. L\u2019ambiance, quant \u00e0 elle, fait \u00e9cho \u00e0 celle de certains romans de Kafka \u2013 la narratrice cite d\u2019ailleurs explicitement la nouvelle <em>Le Souci du p\u00e8re de famille<\/em> de l\u2019\u00e9crivain tch\u00e8que, dans laquelle est mise en sc\u00e8ne une cr\u00e9ature nomm\u00e9e Odratek, qu\u2019elle compare aux objets inutiles qui couvrent les rayons du supermarch\u00e9 du village dont l\u2019oncle est friand (53). Mais malgr\u00e9 ces r\u00e9f\u00e9rences plus ou moins explicites, la romanci\u00e8re d\u00e9roule au fil des pages un style unique, qui ne ressemble \u00e0 aucun autre, dans lequel se sent nettement l\u2019influence de deux langues, le fran\u00e7ais et l\u2019allemand, qu\u2019elle ma\u00eetrise et qui se r\u00e9pondent.<\/p>\n\n\n\n<p>En \u00ab&nbsp;traduisant&nbsp;\u00bb l\u2019oncle pour lui offrir une existence litt\u00e9raire, la narratrice pose un regard subtil sur l\u2019\u00eatre humain dans tout ce qu\u2019il peut avoir de beau et de touchant, mais aussi de bas et de r\u00e9pugnant. Elle propose aussi une r\u00e9flexion sur une famille \u2013 celle que forment l\u2019oncle, la narratrice, son fr\u00e8re et leurs proches \u2013, et questionne en creux une soci\u00e9t\u00e9 et ses normes, auxquelles le protagoniste refuse farouchement de se plier. Aucun jugement n\u2019est port\u00e9 sur l\u2019oncle&nbsp;: la narratrice semble au contraire toujours prendre son parti pour tisser un plaidoyer en faveur de l\u2019imaginaire et de la fantaisie, valeurs qu\u2019incarne pleinement cet \u00eatre d\u2019encre et de papier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>No\u00e9 Maggetti<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rebecca Gisler, D\u2019oncle, Verdier, coll. \u00ab&nbsp;Chao\u00efd&nbsp;\u00bb, 2021. Publi\u00e9 chez Verdier en 2021, D\u2019oncle est le premier roman de la Zurichoise Rebecca Gisler, n\u00e9e en 1991. 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