{"id":837,"date":"2022-04-07T12:00:00","date_gmt":"2022-04-07T10:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/?p=837"},"modified":"2026-02-10T11:46:09","modified_gmt":"2026-02-10T10:46:09","slug":"837","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/compte-rendu\/837\/","title":{"rendered":"Play it, Michel, for old time sake"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Michel Layaz, <em><a href=\"https:\/\/www.editionszoe.ch\/livre\/les-vies-de-chevrolet\">Les Vies de Chevrolet<\/a><\/em>, Gen\u00e8ve, Zo\u00e9, 2021.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Il y a d\u2019abord, en ouverture, le signifiant connu de tous&nbsp;: \u00ab&nbsp;Che-vro-let&nbsp;! Che-vro-let&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Le signifiant est scand\u00e9, transparent et opaque \u00e0 la fois. C\u2019est qu\u2019il y a un homme derri\u00e8re le nom propre, une existence m\u00e9connue derri\u00e8re la marque de voiture d\u00e9sormais atemporelle, immortalis\u00e9e par le r\u00e8gne de l\u2019\u00e8re publicitaire. Or, il se pourrait bien que l\u2019homme cache \u00e0 son tour un roman, ou du moins une existence romanesque aussi riche en p\u00e9rip\u00e9ties qu\u2019en accidents de voiture. C\u2019est cette histoire que Michel Layaz raconte dans son dernier livre.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la vie du protagoniste est aussi faite de nombreuses bifurcations. \u00c0 l&rsquo;instar d&rsquo;un bolide sur une piste de course, le r\u00e9cit avance \u00e0 toute vitesse. En vingt-sept chapitres brefs, la biographie du protagoniste d\u00e9file sous les yeux du lecteur : m\u00e9canicien de village, contrema\u00eetre dans une usine parisienne, chauffeur priv\u00e9 d\u2019une grande fortune, pilote de course t\u00e9m\u00e9raire, concepteur automobile, mari \u00e9vanescent, homme d\u2019affaire exalt\u00e9, p\u00e8re inquiet, de l\u2019enfance \u00e0 la mort, il semble bien que Louis Chevrolet ait v\u00e9cu plusieurs vies, qui se chevauchent, effr\u00e9n\u00e9es, entre la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, accompagnant la croissance de la tonitruante industrie automobile.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette \u00ab&nbsp;chevauch\u00e9e moderne&nbsp;\u00bb&nbsp;(88), c\u2019est l\u2019enthousiasme qui pr\u00e9domine. Louis Chevrolet est un entrepreneur infatigable qui n\u2019abandonne jamais, dans le sport automobile comme dans les affaires. Pourtant, le h\u00e9ros de Michel Layaz affiche sa distance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019oligarchie culturelle et financi\u00e8re \u2013 Louis ne sera jamais \u00ab&nbsp;un <em>Monsieur<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;(76) et tra\u00eenera, par-dessus le march\u00e9, des probl\u00e8mes d\u2019argent malgr\u00e9 sa c\u00e9l\u00e9brit\u00e9. Il partage n\u00e9anmoins avec la bourgeoisie d\u2019affaire le culte d\u2019un entreprenariat porteur de toutes les audaces&nbsp;et de toutes les innovations : \u00ab&nbsp;La vie dangereuse, c\u2019est la vie&nbsp;\u00bb&nbsp;(17).<\/p>\n\n\n\n<p>Ce go\u00fbt pour le risque rappelle le mythe du <em>self-made-man<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire celui de l\u2019homme qui tient en l\u2019air par la seule force de sa volont\u00e9 et de son m\u00e9rite individuel. Cependant, les traits de cette vie risqu\u00e9e et intense ne rel\u00e8vent pas uniquement des strat\u00e9gies d\u2019investissement dans le secteur automobile. L\u2019exaltation de la vie s\u2019exprime dans le destin et les dispositions romanesques du h\u00e9ros lui-m\u00eame. En d\u2019autres termes, si Louis Chevrolet \u00e9tait un pur <em>homo economicus<\/em>, un agent rationnel maximisateur de son utilit\u00e9, il n\u2019aurait rien de cette \u00e9tincelle excessive qui le conduit \u00e0 la victoire parfois, mais le plus souvent \u00e0 la d\u00e9faite, notamment dans les courses automobiles qui se soldent r\u00e9guli\u00e8rement par des carambolages.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Self-made-man<\/em>, peut-\u00eatre. Mais seulement jusqu\u2019\u00e0 un certain point. Contrairement aux b\u00e2tisseurs d\u2019empire, le capitaine d\u2019industrie Chevrolet ignore les eaux glac\u00e9es du calcul \u00e9go\u00efste. Il est aventureux et aventurier&nbsp;; comme l\u2019exprime le narrateur&nbsp;: \u00ab&nbsp;nullement un businessman&nbsp;\u00bb&nbsp;(107). Inventeur audacieux, pilote t\u00e9m\u00e9raire, casse-cou qui ne tient pas en place, l\u2019entrepreneur est un joueur de casino. Il incarne la figure du visionnaire pr\u00e9cis\u00e9ment en raison de son attitude sans cesse active et cr\u00e9atrice. C\u2019est aussi cela qui fait la puissance romanesque de la trajectoire de Louis Chevrolet. La joie qu\u2019il tire de l\u2019existence provient de son activit\u00e9 acharn\u00e9e et ininterrompue&nbsp;; c\u2019est le \u00ab&nbsp;gai travail&nbsp;\u00bb&nbsp;(115) qui se baigne \u00e0 l\u2019infinit\u00e9 des possibles, la face lumineuse du r\u00eave am\u00e9ricain et des <em>roaring twenties<\/em>, la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de l\u2019effort, la d\u00e9bauche d\u2019\u00e9nergie, entre d\u00e9passement de soi, \u00e9chec et nouvelle tentative de d\u00e9passement.<\/p>\n\n\n\n<p>Au final, nulle id\u00e9alisation de cette phase de \u00ab&nbsp;destruction cr\u00e9atrice&nbsp;\u00bb li\u00e9e \u00e0 la croissance exponentielle du secteur automobile. Toutes les bonnes choses ont une fin. Or, en fin de course il ne reste \u00e0 Louis Chevrolet ni gloire, ni fortune.&nbsp; \u00c0 l\u2019issue de la lutte pour le monopole, il reste trois gros poissons&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ford, Chrysler, General Motors&nbsp;\u00bb&nbsp;(119) qui ont aval\u00e9 tous les autres, y compris le nom de Louis&nbsp;: Chevrolet appartient d\u00e9sormais \u00e0 General Motors. La ru\u00e9e vers l\u2019or achev\u00e9e, le fondateur de la marque finit comme \u00ab&nbsp;m\u00e9canicien chez Chevrolet&nbsp;\u00bb&nbsp;(119). Autre image de l\u2019entrepreneur d\u00e9\u00e7u, son fr\u00e8re Arthur finira par se suicider. Le fils meurt. La fin est sombre.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019or\u00e9e de la mort permet \u00e0 Michel Layaz de revenir \u00e0 l\u2019un de ses th\u00e8mes r\u00e9currents : l\u2019enfance. Ici, elle ressurgit au soir de la vie comme un paradis perdu, comme un souvenir suscitant la nostalgie, le sentiment du temps qui passe aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>Le livre se termine sur une sensation double et ambig\u00fce. D\u2019une part s\u2019exprime une absence de regret quant \u00e0 la vie v\u00e9cue. D\u2019autre part, une amertume semble demeurer. L\u2019histoire de Louis Chevrolet est celle d\u2019un homme qui meurt, oubli\u00e9, dans l\u2019ombre de son \u0153uvre. Omnipr\u00e9sente dans la vie quotidienne, la Chevrolet est devenue \u00ab&nbsp;un classique&nbsp;\u00bb de l\u2019automobile. Mais ce n\u2019est pas l\u2019homme qui est, suivant le mot d\u2019Alain Viala, \u00ab&nbsp;classicis\u00e9&nbsp;\u00bb, c\u2019est l\u2019\u0153uvre o\u00f9 l\u2019existence humaine ne r\u00e9sonne plus. De l\u2019homme et de l\u2019\u0153uvre, il n\u2019est rest\u00e9 que cette derni\u00e8re&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il y a eu Louis et il y aura Chevrolet&nbsp;\u00bb&nbsp;(126).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>Vivien Poltier<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Michel Layaz, Les Vies de Chevrolet, Gen\u00e8ve, Zo\u00e9, 2021. Il y a d\u2019abord, en ouverture, le signifiant connu de tous&nbsp;: \u00ab&nbsp;Che-vro-let&nbsp;! Che-vro-let&nbsp;!&nbsp;\u00bb. 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