{"id":4841,"date":"2026-06-04T15:00:00","date_gmt":"2026-06-04T13:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/?p=4841"},"modified":"2026-06-02T09:15:36","modified_gmt":"2026-06-02T07:15:36","slug":"patchwork-sida-ou-les-trous-de-la-memoire-collective","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/uncategorized\/patchwork-sida-ou-les-trous-de-la-memoire-collective\/","title":{"rendered":"Patchwork sida, ou les trous de la m\u00e9moire collective\u00a0"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Compte rendu de : Mathias Howald, <em><a href=\"https:\/\/www.gallimard.fr\/catalogue\/cousu-pour-toi\/9782073026217\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/www.gallimard.fr\/catalogue\/cousu-pour-toi\/9782073026217\">Cousu pour toi<\/a>, <\/em>Paris, Scribes, 2023, 216 p.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le sida, pendant longtemps, a \u00e9t\u00e9 une sorte de secret murmur\u00e9. Ma m\u00e8re me parlait souvent d\u2019un de ses amis, qui en \u00e9tait mort trop jeune, sans jamais donner de d\u00e9tails, mais toujours comme une parabole\u00a0: quoi que tu fasses, <em>prot\u00e8ge-toi<\/em>. Dans la biblioth\u00e8que de mes parents, j\u2019avais trouv\u00e9 <em>\u00c0 l\u2019ami qui ne m\u2019a pas sauv\u00e9 la vie, <\/em>de Herv\u00e9 Guibert (1990). Je l\u2019ai lu, f\u00e9brilement, \u00e0 quinze ans, sans trop comprendre, ou en ne comprenant qu\u2019\u00e0-demi mon malaise, que je partageais avec l\u2019auteur de <em>Cousu pour toi\u00a0<\/em>: c\u2019\u00e9tait une de mes premi\u00e8res repr\u00e9sentations de l\u2019homosexualit\u00e9, d\u2019embl\u00e9e \u00ab\u00a0infect\u00e9[e] d\u2019images de mort\u00a0\u00bb (22). <em>Cousu pour toi <\/em>propose une forme de r\u00e9paration de cet imaginaire, en explorant le double-tabou d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 suisse qui, frileuse dans les ann\u00e9es 1990 au sujet de l\u2019homosexualit\u00e9, se tait \u00e0 la fois sur ses vivant\u00b7e\u00b7s et sur ses mort\u00b7e\u00b7s. Comme le dit une infirmi\u00e8re d\u2019un Checkpoint o\u00f9 le narrateur, dans les ann\u00e9es 2020, se fait d\u00e9pister, apr\u00e8s avoir dit qu\u2019il \u00e9crit sur le virus\u00a0: \u00ab\u00a0On ne parle plus de sida aujourd\u2019hui, en tout cas pas en Suisse. Et j\u2019esp\u00e8re que vous allez \u00e9crire des choses positives, \u00e7a nous changera.\u00a0\u00bb (142) \u00c0 ce d\u00e9sir, on ne peut que r\u00e9pondre que le r\u00e9cit doux-amer propos\u00e9 par Mathias Howald r\u00e9cuse en tout cas la premi\u00e8re partie de la phrase et r\u00e9pond \u00e0 la seconde par une inventivit\u00e9 narrative salutaire, qui met en son centre l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de tout travail de m\u00e9moire\u00a0: le souvenir et la perte.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le r\u00e9cit se construit autour de trois formes qui se r\u00e9pondent. D\u2019abord, celle de l\u2019autofiction, qui met en sc\u00e8ne un avatar de l\u2019auteur, gymnasien gay au placard \u00e0 Lausanne au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 et en qu\u00eate de communaut\u00e9. Ensuite, celle qu\u2019on peut qualifier avec Saidiya Hartman de la \u00ab\u00a0fabulation critique\u00a0\u00bb (<em>critical fabulation<\/em>), qui construit \u00e0 partir du silence et de l\u2019incompl\u00e9tude des archives des r\u00e9cits minoritaires. Cette forme de sp\u00e9culation historique utilise le r\u00e9cit afin, non pas de r\u00e9\u00e9crire le pass\u00e9, mais de multiplier les petites histoires qui viennent d\u00e9stabiliser la grande. Les deux formes s\u2019imbriquent avec \u00e9l\u00e9gance et sensibilit\u00e9, \u00e0 la mani\u00e8re des fameux patchworks de noms en m\u00e9moire des disparu\u00b7es du sida, dans un texte qui r\u00e9pare un vide tant personnel que collectif. Enfin, dans une deuxi\u00e8me partie s\u00e9par\u00e9e, la forme de l\u2019enqu\u00eate\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai tir\u00e9 sur le fil et les images se sont lentement d\u00e9ploy\u00e9es, motif par motif\u00a0\u00bb (107). L\u2019auteur-narrateur raconte sa recherche autour de ces archives du sida, la d\u00e9couverte d\u2019un documentaire qu\u2019il n\u2019est pas s\u00fbr d\u2019avoir vu adolescent, et sa rencontre avec des militant\u00b7es de la lutte contre le sida en Suisse, afin d\u2019\u00e9crire cette m\u00e9moire longtemps tue. Cette derni\u00e8re forme, plus diaristique, a pour effet d\u2019ancrer d\u00e9finitivement le texte dans le pr\u00e9sent, et d\u00e9barrasse compl\u00e8tement toute connotation poussi\u00e9reuse que l\u2019on pourrait associer \u00e0 la question de l\u2019archive, passion (justifi\u00e9e) des luttes LGBTQI+ depuis quelques ann\u00e9es.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019archive au centre du projet est un objet lui aussi hybride&nbsp;: la pratique du patchwork des noms, \u00ab&nbsp;des rectangles de 90 sur 180 centim\u00e8tres [\u2026] qui sont brod\u00e9s, d\u00e9cor\u00e9s, peints par les proches d\u2019un disparu du sida. C\u2019est donc toute la m\u00e9moire de quelqu\u2019un qui est symbolis\u00e9 dans cette esp\u00e8ce de tableau tr\u00e8s charg\u00e9 de l\u2019affectivit\u00e9 des gens qui l\u2019ont confectionn\u00e9.&nbsp;\u00bb (31) Les mots de Pierre Biner, dans l\u2019\u00e9mission <em>Viva <\/em>consacr\u00e9e \u00e0 cette pratique m\u00e9morielle et militante, sont fid\u00e8lement retranscrits. Dans ce documentaire diffus\u00e9 le 27 novembre 1994 sur la RTS d\u2019alors, le jeune narrateur d\u00e9couvre Alexander, qui d\u00e9clame un po\u00e8me d\u2019amour \u00e0 son ami d\u00e9c\u00e9d\u00e9, dont les premiers vers sont \u00ab&nbsp;Cousu \/ Point par point pour toi&nbsp;\u00bb (33). Boulevers\u00e9, le narrateur \u00ab&nbsp;touche l\u2019\u00e9cran du bout de [ses] doigts, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 statique fait se dresser les poils du dos de [sa] main. [Il] caresse la joue d\u2019Alexander qui n\u2019est plus qu\u2019une combinaison de minuscules hexagones verts, rouges et bleus.&nbsp;\u00bb (36) De tels passages t\u00e9moignent avec force de l\u2019immense isolement qu\u2019implique grandir dans le placard, et entour\u00e9 d\u2019un vide culturel qui fait que, tristement, comme le dit le narrateur, \u00ab&nbsp;c\u2019est souvent dans des films ou des reportages sur le sida [\u2026] que je peux voir deux hommes ensemble mais l\u2019id\u00e9e de fantasmer sur des mecs malades me met mal \u00e0 l\u2019aise.&nbsp;\u00bb (19) Imaginaire de la sexualit\u00e9, imaginaire de la mort, silence, symbolis\u00e9 au sein de la famille m\u00eame du narrateur par l\u2019incapacit\u00e9 de ses parents \u00e0 parler de la mort de Denis, un ami de son p\u00e8re d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en 1991&nbsp;: \u00ab&nbsp;il ne savait pas quoi faire de ses \u00e9motions, moi non plus&nbsp;\u00bb (19-20). Le r\u00e9cit alterne donc entre les escapades nocturnes du narrateur, \u00e0 l\u2019\u00e9troit dans sa ville \u00ab&nbsp;coinc\u00e9e entre le Jura, le lac et les Alpes&nbsp;\u00bb (90) qui fait le mur pour \u00e9couter les lignes de minitel dans une cabine t\u00e9l\u00e9phonique, parcourt les petites annonces dans <em>L\u2019Hebdo, <\/em>regrett\u00e9 magazine des familles suisses de classe moyenne, fume en allant au lyc\u00e9e et \u00e9coute des disques pour s\u2019\u00e9vader, et la vie d\u2019Alexander, occup\u00e9 \u00e0 coudre le kilt de son amoureux d\u00e9c\u00e9d\u00e9, \u00ab&nbsp;Thomas appara\u00eet au centre de la r\u00e9manence blanche qui clignote sous ses paupi\u00e8res.&nbsp;\u00bb (47) L\u2019\u00e9criture alterne avec brio une sobri\u00e9t\u00e9 efficace, presque documentaire, et une sensibilit\u00e9 aux \u00e9motions et aux sensations, notamment lorsque le narrateur relate la visite d\u2019un militant de Sid\u2019Action dans sa classe&nbsp;: \u00ab&nbsp;Fran\u00e7ois se tourne vers nous. Des larmes coulent le long de ses joues, mais sa voix n\u2019est pas alt\u00e9r\u00e9e. Quelqu\u2019un fait craquer une articulation, une semelle frotte contre le linol\u00e9um. Je sens des mouvements indistincts autour de moi, nous sommes un seul corps, nous respirons en m\u00eame temps.&nbsp;\u00bb (76) Dialogue trouble entre le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent, limite trouble entre fiction et r\u00e9alit\u00e9, le texte nous prend dans son corps \u00e0 corps.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais aussi dans son r\u00e9seau ferroviaire. La deuxi\u00e8me partie, qui refl\u00e8te par l\u2019omnipr\u00e9sence des trajets en train l\u2019\u00e9troitesse de \u00ab\u00a0la maquette \u00e0 taille r\u00e9elle qu\u2019est [Lausanne]\u00a0\u00bb (120) et la n\u00e9cessit\u00e9 de s\u2019en \u00e9vader, \u00e0 Paris, \u00e0 Z\u00fcrich, retrace un r\u00e9seau de militant\u00b7es, et tisse des t\u00e9moignages, des visites aux archives, des r\u00e9sidences d\u2019\u00e9criture, des d\u00e9sirs et des frustrations. Coulisse de la premi\u00e8re partie du texte, sur laquelle on sent l\u2019influence de Guillaume Dustan et son homologue (et amoureux) suisse Nicolas Page \u2013 auquel l\u2019auteur d\u00e9die une rencontre fugitive \u2013 dans le choix de donner acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9criture en train de se faire, aux possibles jamais d\u00e9ploy\u00e9s, aux fils d\u00e9vid\u00e9s qu\u2019on ne peut pas explorer jusqu\u2019au bout. L\u2019aspect plus a\u00e9r\u00e9, d\u00e9cousu<em>, <\/em>fait honneur aux discontinuit\u00e9s de la m\u00e9moire tout en tra\u00e7ant des portraits de militantes, comme Iris ou Antonia, engag\u00e9es dans Sid\u2019Action, ou l\u2019histoire d\u2019Elham, \u00e0 l\u2019origine en partie du personnage de <em>Jo<\/em><em> <\/em>pour qui \u00ab\u00a0le sida n\u2019\u00e9tait pas un drame mais une exp\u00e9rience\u00a0\u00bb (131), et dont la courte vie a \u00e9t\u00e9 uniquement d\u00e9di\u00e9e \u00e0 l\u2019activisme et aux groupes de solidarit\u00e9s, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 \u00e0 l\u2019origine de l\u2019horrible B.D. moralisatrice de pr\u00e9vention <em>Jo <\/em>qui a traumatis\u00e9, je peux en t\u00e9moigner, en tout cas deux g\u00e9n\u00e9rations d\u2019adolescent\u00b7es, dont le narrateur fait un r\u00e9sum\u00e9 d\u2019anthologie (22-25).\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019esp\u00e8re que dans les gymnases vaudois, et ailleurs, se lira d\u00e9sormais <em>Cousu pour toi.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\">Val Bovey<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Compte rendu de : Mathias Howald, Cousu pour toi, Paris, Scribes, 2023, 216 p.\u00a0 Le sida, pendant longtemps, a \u00e9t\u00e9 une sorte de secret murmur\u00e9. 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