{"id":4648,"date":"2026-04-30T15:00:00","date_gmt":"2026-04-30T13:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/?p=4648"},"modified":"2026-04-28T09:56:19","modified_gmt":"2026-04-28T07:56:19","slug":"vortex-utopiques-un-doughnut-imaginaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/uncategorized\/vortex-utopiques-un-doughnut-imaginaire\/","title":{"rendered":"Vortex utopiques. Un doughnut imaginaire"},"content":{"rendered":"\n<p>Compte rendu de&nbsp;: Alice Bottarelli, <em><a href=\"http:\/\/www.editions-verticales.com\/fiche_ouvrage.php?id=511\" data-type=\"link\" data-id=\"http:\/\/www.editions-verticales.com\/fiche_ouvrage.php?id=511\">Donutopia<\/a><\/em>, Paris, \u00c9ditions Verticales\/Gallimard, 2025.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec un univers \u00e0 rebours des sc\u00e9narios \u00e9cologiques pr\u00e9dominants dans les fictions environnementales contemporaines, Alice Bottarelli signe un roman subtil aux \u00e9ditions Verticales, publi\u00e9 en ce printemps 2026. On ne s\u2019isole pas pour \u00e9chapper aux catastrophes climatiques, on ne meurt pas de la s\u00e9cheresse ou d\u2019inondations massives. On sort du terrier et on va d\u00e9couvrir le monde, chang\u00e9, certes, mais toujours l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Donutopia&nbsp;\u00bb est un n\u00e9ologisme forg\u00e9 \u00e0 partir des substantifs anglophones \u00ab&nbsp;doughnut&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;utopia&nbsp;\u00bb. Il renvoie \u00e0 la th\u00e9orie du doughnut de l\u2019\u00e9conomiste Kate Raworth, qui d\u00e9finit un mod\u00e8le \u00e9conomique fond\u00e9 d\u2019abord sur le bien-\u00eatre et non sur l\u2019accroissement mon\u00e9taire, pour penser les corr\u00e9lations entre les ressources \u00e0 disposition sur Terre et leur gestion pour une vie digne \u00e0 un niveau collectif. <em>Utopia<\/em>, \u0153uvre publi\u00e9e par Thomas More au XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, initie un genre litt\u00e9raire conjectural, o\u00f9 s\u2019imaginent la r\u00e9solution de tensions sociopolitiques sur un mode ironique. Se niant elle-m\u00eame dans sa construction lexicale, l\u2019utopie est id\u00e9ale mais irr\u00e9alisable&nbsp;: d\u00e8s qu\u2019elle adopte le cours du temps, qu\u2019elle s\u2019incarne dans le prisme de personnages et dans une histoire, elle glisse vers l\u2019id\u00e9ologie et la dystopie.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019imaginaire de <em>Donutopia<\/em>, jouant des codes utopiques et dystopiques, met en perspective le syst\u00e8me extractiviste des soci\u00e9t\u00e9s dominantes et leurs impacts environnementaux sans dysphorie g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. La narration offre ainsi un futur \u00ab&nbsp;d\u00e9sirable&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, encore possible, o\u00f9 les individus humains s\u2019organisent dans de petites soci\u00e9t\u00e9s de subsistance, apr\u00e8s l\u2019effondrement du syst\u00e8me actuel. Un tel univers est r\u00e9v\u00e9lateur des pr\u00e9occupations \u00e9cologiques et du militantisme de l\u2019autrice, qui participe autrement \u00e0 l\u2019imaginaire collectif&nbsp;: elle touche d\u2019autres cordes \u00e9motionnelles chez les lecteur\u00b7ices, celles de la mise en action individuelle et collective, oppos\u00e9e \u00e0 la paralysie que les sc\u00e9narios catastrophes terrorisants peuvent instaurer.<\/p>\n\n\n\n<p>La fiction d\u00e9ploie des repr\u00e9sentations environnementales li\u00e9es \u00e0 la topographie suisse romande, du Valais \u00e0 la r\u00e9gion l\u00e9manique, \u00e0 la hauteur de l\u2019actuelle commune de Lausanne, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment du campus \u2013 gardant trace de l\u2019une de ses origines, un atelier du Centre de comp\u00e9tences en durabilit\u00e9 de l\u2019Unil que l\u2019autrice a co-anim\u00e9, o\u00f9 il \u00e9tait question pour les \u00e9tudiant\u00b7es de m\u00ealer fictionnellement futur positif et th\u00e9orie du doughnut dans le b\u00e2timent du Vortex. Les environnements sont montr\u00e9s dans leurs atteintes et aussi dans leurs r\u00e9g\u00e9n\u00e9rations. La temporalit\u00e9 s\u2019\u00e9tend des ann\u00e9es 2030 \u00e0 2200. En effet, les \u00e9poques se c\u00f4toient de mani\u00e8re anachronique dans les t\u00e9moignages de plusieurs interlocuteurs&nbsp;: le temps long s\u2019illustre dans une narration multisitu\u00e9e, qui fait \u00e9tat de plusieurs mani\u00e8res de voir le monde. Un incipit sous forme de pr\u00e9lude titr\u00e9 \u00ab&nbsp;Enfants d\u2019aujourd\u2019hui,\/ ce livre est \u00e0 vous&nbsp;\u00bb (p. 9) inscrit la premi\u00e8re borne, l\u2019ann\u00e9e 2202, o\u00f9 un\u00b7e narrateur\u00b7ice impersonnel\u00b7e dont on ne conna\u00eet l\u2019identit\u00e9 signale avoir retrouv\u00e9 un manuscrit \u2013 motif cher \u00e0 l\u2019autrice, qui para\u00eet dans d\u2019autres de ses \u0153uvres \u2013, dans un contexte o\u00f9 \u00ab&nbsp;<em>anouveau nous pouvons imprimer des livres. Les temps sont \u00e0 la bondance<\/em>&nbsp;\u00bb (p. 10).<\/p>\n\n\n\n<p>Le manuscrit retrouv\u00e9, qu\u2019on peut lire apr\u00e8s ce pr\u00e9lude (d\u00e8s la p. 11), est scind\u00e9 par plusieurs \u00ab&nbsp;Vortextes&nbsp;\u00bb (p. ex. pp. 81, 99, 199), et d\u2019autres \u0153uvres, telle <em>Henry V<\/em> de William Shakespeare, archives du Vortex qui abrite la soci\u00e9t\u00e9 utopique. Son \u00e9crivain a d\u00fb r\u00e9diger l\u00e0 o\u00f9 il trouvait de quoi, sur de multiples supports&nbsp;: le roman reproduit les conditions mat\u00e9rielles de l\u2019\u00e9criture, comme les mots qu\u2019on lit entre les lignes de la pi\u00e8ce de Shakespeare, ou comme ceux qu\u2019on lit sur les tickets de caisse retrouv\u00e9s dans les livres d\u2019une biblioth\u00e8que, dans des pages aux marges tr\u00e8s prononc\u00e9es conditionnant la place du texte. Sa profondeur temporelle lui donne une valeur historique, t\u00e9moin d\u2019un temps interm\u00e9diaire, s\u00e9parant notre pr\u00e9sent cr\u00e9pusculaire et la nouvelle soci\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00ab&nbsp;<em>\u00e0 bondance<\/em>&nbsp;\u00bb (p. 10), un temps de crise, o\u00f9 se d\u00e9veloppent en parall\u00e8le des troubles et des reconstructions. La diachronie s\u2019\u00e9prouve d\u2019embl\u00e9e dans le langage, qui montre des \u00e9carts vis-\u00e0-vis des normes contemporaines, indices de transformations sociales, comme des n\u00e9ologismes, des apocopes, des flexions grammaticales d\u00e9programmant la binarit\u00e9 des genres&nbsp;: \u00ab&nbsp;Et pourquoi l\u2019autre bunk il srait en route pour l\u00e0-bas&nbsp;?\/Parce qu\u2019ielles accueillent toutes sortes de dingues. Y a un de ces <em>bolo<\/em>, le Vortex, o\u00f9 les gensses sont grave perch\u00e9ses&nbsp;\u00bb (p. 30).<\/p>\n\n\n\n<p>Alors que le langage se transforme, le narrateur du manuscrit, surnomm\u00e9 Henri, pr\u00e9sente une aphasie qui le situe dans une relation antith\u00e9tique ou en tout cas de r\u00e9sistance au changement. Son t\u00e9moignage, sorte de journal intime, constitue le c\u0153ur de la fiction. Le point de vue d\u2019Henri est celui d\u2019un homme isol\u00e9, apeur\u00e9, anim\u00e9 de croyances naissant de cette peur, qui le font agir en cons\u00e9quence&nbsp;: il se cache sous terre, s\u2019arme et se m\u00e9fie des autres, dans une tendance survivaliste&nbsp;: \u00ab&nbsp;Essayer d\u2019imaginer ce qui m\u2019attend dehors. \/ Des hommes arm\u00e9s dans chaque rue, comme au d\u00e9but des Troubles. Mais avec plus de mat\u00e9riel&nbsp;: kalachs, tanks, miradors&nbsp;\u00bb (p. 15). Une modalit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique donne \u00e0 voir une incoh\u00e9rence entre ses appr\u00e9hensions et ce qu\u2019il d\u00e9couvre effectivement dans le monde \u00e9merg\u00e9, qui le d\u00e9sendoctrine&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il s\u2019agit ind\u00e9niablement de vrais canards&nbsp;\u00bb (p. 45).<\/p>\n\n\n\n<p>Le parcours d\u2019Henri d\u00e9bute avec un au revoir&nbsp;: il quitte sa femme, Solveig, et son fils, Abel, \u00e0 la recherche de nouvelles sources de subsistance. Il voyage de leur antre jusqu\u2019au lieu utopique qu\u2019on d\u00e9couvre dans un \u00e9change entre deux femmes, les premi\u00e8res humaines qu\u2019il rencontre (p. 30). L\u2019apparition du terme <em>bolo<\/em> est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de plusieurs r\u00e9f\u00e9rents&nbsp;: une \u00ab&nbsp;grappe d\u2019\u00e9colieux&nbsp;\u00bb, un \u00ab&nbsp;syst\u00e8me n\u00e9ocommunal&nbsp;\u00bb, un \u00ab&nbsp;transt\u00e8me&nbsp;\u00bb, une \u00ab&nbsp;dizaine&nbsp;\u00bb de \u00ab&nbsp;microvillages&nbsp;\u00bb (p. 30). Le site de l\u2019Unil en fait partie. On apprend plus loin dans la narration qu\u2019il renvoie \u00e0 une th\u00e9orie politique du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle (p. 166)&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-small-font-size\"><em>Bolo<\/em>&nbsp;= terme utilis\u00e9 en 1983 par un anarchiste suisse-allemand qui s\u2019appelait P. M.\/D\u00e9signe une structure communautaire \u00e0 partir de laquelle fonder une nouvelle base sociale. R\u00e9organisation de la soci\u00e9t\u00e9 en <em>bolo<\/em>.\/Pourrait se traduire par tribu, quartier, commune, voisinage. Par opposition \u00e0 la famille nucl\u00e9aire capitaliste (?!?)\/<em>Bolo<\/em> = ~ 500 personnes max. Au d\u00e9part. Plus aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019exp\u00e9rience sociale diff\u00e9renci\u00e9e du syst\u00e8me patriarcal se trouve mise en perspective par le point de vue conservateur d\u2019Henri, qui fait l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un syst\u00e8me soci\u00e9tal tourn\u00e9 d\u2019abord vers un bien-vivre transversal, humain et plus qu\u2019humain. Apr\u00e8s avoir navigu\u00e9 en p\u00e9dalo du Valais \u00e0 \u00ab&nbsp;l\u2019embouchure de la Chamberonne&nbsp;\u00bb (pp. 47-48), Henri est accueilli par les habitant\u00b7es du Vortex, sans m\u00e9fiance, sans violence, de l\u2019eau et de la nourriture cultiv\u00e9e, r\u00e9colt\u00e9e et g\u00e9r\u00e9e avec parcimonie mais sans rationnements excessifs, une organisation sociale fond\u00e9e sur les capacit\u00e9s et les limites de chacun\u00b7e. Le Vortex est la premi\u00e8re de plusieurs factions, qui se d\u00e9clinent en fonction des convictions politiques des groupes. Il n\u2019y a pas de f\u00e9d\u00e9ration globale. Henri incarne ainsi une trajectoire d\u2019anti-h\u00e9ros allant de la m\u00e9fiance \u00e0 la confiance, de la d\u00e9fiance \u00e0 la coop\u00e9ration, de la logique individualiste \u00e0 collective. D\u2019un ethos masculin \u00e9volutif, travers\u00e9 d\u2019ironie et d\u2019ambivalence, se d\u00e9gagent des implicites auctoriaux riv\u00e9s vers des consid\u00e9rations \u00e9cof\u00e9ministes.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, rythment encore la narration des s\u00e9quences de r\u00eaverie animale inscrites dans des espaces sauvages et li\u00e9es \u00e0 la for\u00eat du Vortex. En italique, elles se pr\u00e9sentent entre les phases d\u2019\u00e9veil du personnage, faisant \u00e9cho \u00e0 la voix d\u2019Henri. Facette nocturne de sa psych\u00e9, ces s\u00e9quences montrent une relation sous-jacente, inconsciente, arch\u00e9typale. Elles r\u00e9v\u00e8lent une hybridation des esp\u00e8ces sur un mode animiste, m\u00e9nageant une place pour des croyances pr\u00e9servant les rapports entre les \u00eatres et rappelant les th\u00e9ories de l\u2019anthropologie de la nature. Ainsi, les all\u00e9gories se substituent \u00e0 la factualit\u00e9 cart\u00e9sienne, signifiant sur un mode moins rationnel qu\u2019analogique. La \u00ab&nbsp;For\u00eat profonde&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;\u0153il du cyclone&nbsp;\u00bb (p. 197) mime d\u2019ailleurs le centre du Doughnut, le vortex d\u2019une \u0153uvre concentrique, d\u2019un personnage partant de l\u2019ext\u00e9rieur pour aller vers un point nodal, intrigue qui nous invite \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 nos mani\u00e8res de consommer et de faire communaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">Alicia Schmid<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Voir <a href=\"https:\/\/alicebottarelli.ch\/index.php?menu=podcast\">https:\/\/alicebottarelli.ch\/index.php?menu=podcast<\/a> (consult\u00e9 le 26 avril 2026).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Compte rendu de&nbsp;: Alice Bottarelli, Donutopia, Paris, \u00c9ditions Verticales\/Gallimard, 2025. 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