{"id":4389,"date":"2026-03-30T09:37:59","date_gmt":"2026-03-30T07:37:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/?p=4389"},"modified":"2026-03-30T09:38:18","modified_gmt":"2026-03-30T07:38:18","slug":"tressaillements-genealogiques","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/uncategorized\/tressaillements-genealogiques\/","title":{"rendered":"Tressaillements g\u00e9n\u00e9alogiques"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Compte rendu de Marina Skalova, <em><a href=\"https:\/\/heros-limite.com\/livres\/le-corps-cille\/\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/heros-limite.com\/livres\/le-corps-cille\/\">Le corps cille<\/a><\/em>, Gen\u00e8ve, H\u00e9ros-Limite, 2025.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Publi\u00e9 en 2025 dans la belle collection de po\u00e9sie des \u00c9ditions H\u00e9ros-Limite, <em>Le corps cille <\/em>est le nouveau recueil de Marina Skalova, une autrice n\u00e9e \u00e0 Moscou et vivant, selon le site de l\u2019\u00e9diteur, \u00ab&nbsp;entre la Russie, la France, l\u2019Allemagne et la Suisse&nbsp;\u00bb. Dans l\u2019univers de la po\u00e9tesse, par ailleurs traductrice litt\u00e9raire de l\u2019allemand et du russe, ce multiculturalisme se manifeste avant tout sous la forme d\u2019un travail passionnant sur le plurilinguisme, dont <em>Le corps cille<\/em> est tout \u00e0 fait embl\u00e9matique. En effet, ce recueil en vers libres est tout entier construit sur un dispositif textuel trilingue qui met en regard les langues fran\u00e7aise, allemande et russe. Tout au long du texte, structur\u00e9 en trois longues suites de po\u00e8mes (\u00ab&nbsp;et le corps&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;peur \u00e0 peau&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;l\u2019\u0153il s\u2019enlangue&nbsp;\u00bb), Marina Skalova d\u00e9ploie sur l\u2019espace de la page un jeu de miroirs signifiant o\u00f9 les mots d\u2019une strophe \u00e9crite en fran\u00e7ais, en haut \u00e0 gauche de la page, se refl\u00e8tent dans un russe translitt\u00e9r\u00e9, plus bas \u00e0 droite, d\u2019o\u00f9 ils rebondissent vers l\u2019allemand, \u00e0 nouveau \u00e0 gauche, avant de se d\u00e9poser en bas \u00e0 droite sous la forme d\u2019une nouvelle strophe en fran\u00e7ais, plus r\u00e9siduelle que synth\u00e9tique, qui met au jour l\u2019irr\u00e9ductibilit\u00e9 des langues. Car si, \u00e0 premi\u00e8re vue, <em>Le corps cille<\/em> semble reposer sur un habile travail de traduction, il n\u2019en est rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Le texte, \u00e0 la faveur d\u2019un dispositif qui \u00e9volue et se complexifie de page en page, cherche au contraire \u00e0 \u00e9tablir sa v\u00e9rit\u00e9 dans l\u2019\u00e9cart et la tension entre les langues, dont la coexistence fonctionne moins sur le mode du dialogue que sur celui de la friction, du frottement. Ainsi, le livre s\u2019ouvre par le constat du corps vieillissant (\u00ab&nbsp;le temps incruste\/nos visages\/\/un calcaire\/qu\u2019on ne peut racler&nbsp;\u00bb, 6) auquel la po\u00e9tesse r\u00e9agit de mani\u00e8re diff\u00e9rente dans chacune des trois langues : \u00ab&nbsp;c\u2019est\/encore un visage [\u2026] eto\/ech\u00eb listo&nbsp;? [\u2026] ist das noch\/ein gesicht&nbsp;\u00bb (7). L\u2019affirmation rassurante du fran\u00e7ais se heurte \u00e0 l\u2019interrogation tranchante du russe, nuanc\u00e9e ensuite par l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 inqui\u00e8te de l\u2019allemand. Par un travail d\u2019une grande finesse sur le ton, le lexique et la syntaxe, Skalova cherche donc la torsion plus que la traduction et donne \u00e0 \u00e9prouver de mani\u00e8re vertigineuse une situation singuli\u00e8re pr\u00e9cis\u00e9ment inconnaissable.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette situation, c\u2019est d\u2019abord celle d\u2019une femme, troubl\u00e9e dans sa voix et dans son corps par la mise au monde d\u2019un enfant&nbsp;: \u00ab&nbsp;le corps enfle\/d\u00e9gonfle\/\/la peau est une p\u00e2te\/p\u00e9trie&nbsp;\u00bb (10). \u00c0 travers les multiples couches linguistiques se dessine l\u2019accouchement, trait\u00e9 par petites touches qui sonnent comme des impacts, dans une \u00e9vocation courageuse et organique de la douleur&nbsp;: \u00ab&nbsp;et la nuit, donc celle-l\u00e0\/\/agrafes sous-marines,\/clapotis, pinces de fer\/\/ascenseur thoracique [\u2026] tout droit\/la sortie\/\/tout droit\/la douleur&nbsp;\u00bb (12-13). En \u00e9cho \u00e0 son usage du plurilinguisme, Skalova travaille \u00e0 triturer la mati\u00e8re intime, et regarde en face ce qui grince, ce qui d\u00e9chire, ce qui tressaille, pour dire aussi ce que la maternit\u00e9 comporte de violence brute&nbsp;: \u00ab&nbsp;ils d\u00e9barquent, ils sont douze\/blouses vertes, masques st\u00e9riles [\u2026] et le corps sismographe\/trace les heurts de cette nuit&nbsp;\u00bb. Pass\u00e9 au filtre du russe et de l\u2019allemand, le fran\u00e7ais se fait n\u00e9buleux et permet d\u2019exprimer la d\u00e9possession du corps&nbsp;lorsque \u00ab&nbsp;elle demande si c\u2019est froid\/ext\u00e9nuer la r\u00e9ponse\/ne pas comprendre la question&nbsp;\u00bb devient, quelques lignes plus bas&nbsp;: \u00ab&nbsp;elle demande c\u2019est pas froid\/r\u00e9pondez svp\/\u00e9puiser incomprendre&nbsp;\u00bb (14). \u00c0 ces moments \u00e2pres toutefois, succ\u00e8de l\u2019\u00e9merveillement, puis l\u2019interrogation port\u00e9e sur le monde du point de vue de l\u2019enfant, qui affleure dans le texte comme un interlocuteur tourn\u00e9 vers un avenir incertain&nbsp;: \u00ab l\u00e0 o\u00f9 personne n\u2019est rien\/<em>dort wo niemand und nichts<\/em>\/ne demande quoi ou qu\u2019est-ce et\/<em>wissen &nbsp; will&nbsp; was und wie &nbsp; und<\/em>\/tu\/<em>du<\/em>&nbsp;\u00bb (21). De l\u00e0, une nouvelle interrogation, celle, \u00e9videmment, de la langue \u00e0 transmettre \u00e0 l\u2019enfant. Il y a bien s\u00fbr le charabia du nouveau-n\u00e9, incompr\u00e9hensible et sublime, mais qui n\u2019est que transitoire : \u00ab&nbsp;pagouna pagouti\/pagigi padadab\/padadam manoungya\/padatok fesdotok\/\/fesses de toc\/feu d\u2019artifice ta glotte\/tu rimes le logos tien\/en alexandrins&nbsp;\u00bb (35). Il y a \u00e9galement ce d\u00e9sir magnifique de \u00ab&nbsp;s\u2019enseigner une grammaire\/de la tendresse&nbsp;\u00bb (33). Mais il y a surtout l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 du russe, la langue maternelle de l\u2019autrice, que l\u2019enfant r\u00e9veille et qui montre ses revers&nbsp;: \u00ab&nbsp;je ne sais pas comment dire \u00e7a\/dans ma langue d\u2019enfant&nbsp;\u00bb (9)&nbsp;; \u00ab&nbsp;cette langue de mort\/je ne la connais pas&nbsp;\u00bb (51).<\/p>\n\n\n\n<p>Car cette situation, \u00e9voqu\u00e9e plus haut, c\u2019est \u00e9galement celle d\u2019une femme exil\u00e9e \u00e0 travers les langues et les pays, que la situation g\u00e9opolitique de la Russie sid\u00e8re et qui s\u2019interroge sur la responsabilit\u00e9 de la langue \u00e0 l\u2019heure de la guerre en Ukraine. En contrepoint des douleurs physiques de la grossesse, dans nombre de formules auxquelles on peut ais\u00e9ment pr\u00eater un double sens, surgit l\u2019inqui\u00e9tude face \u00e0 l\u2019expansionnisme russe&nbsp;: \u00ab&nbsp;travaux forc\u00e9s aux fronti\u00e8res\/pouss\u00e9es titanesques,\/\/ventouse\/\/la douleur,\/qu\u2019un passage&nbsp;\u00bb (13). L\u2019\u00e9talement des strophes sur la carte de la page devient donc \u00e9galement un jeu territorial, o\u00f9 les langues cherchent \u00e0 s\u2019interp\u00e9n\u00e9trer. Le corps endolori et ses m\u00e9tamorphoses se refl\u00e8tent dans l\u2019\u00e9vocation de la menace militaire, et inversement&nbsp;: \u00ab&nbsp;sous la peau une arm\u00e9e\/s\u2019est log\u00e9e &nbsp; quadrillage\/\/officiers en bronze\/dimensions de statues\/\/un corset de cellules\/cela progresse&nbsp;\u00bb&nbsp;(17). Au fil d\u2019analogies puissantes, qui parfois d\u00e9rangent, Marina Skalova tisse entre elles ses angoisses et fait tenir ensemble, en un \u00e9quilibre instable entre les langues, l\u2019intime et le continent. Ce n\u2019est d\u00e8s lors pas innocent si la po\u00e9tesse, dans les derni\u00e8res pages de son recueil, apr\u00e8s l\u2019effroi des \u00ab&nbsp;<em>corps qui jonchent l\u2019asphalte<\/em>&nbsp;\u00bb (54), troque le translitt\u00e9r\u00e9 pour l\u2019alphabet cyrillique et renvoie la langue russe \u00e0 son alt\u00e9rit\u00e9 pour concentrer son attention sur l\u2019enfant porteur d\u2019espoir&nbsp;: \u00ab&nbsp;tu ouvres un coin des stores, vois\/ce que r\u00e9sister veut dire&nbsp;\u00bb (55).<\/p>\n\n\n\n<p>En fin de compte, la situation que Marine Skalova donne \u00e0 explorer, c\u2019est peut-\u00eatre simplement celle d\u2019une po\u00e9tesse, qui se d\u00e9bat avec son outil de travail, la langue, et en expose \u00e0 la fois les puissances et les failles&nbsp;: \u00ab&nbsp;les mots ne supportent pas\/la vie des entre-deux&nbsp;\u00bb (11). Cet entre-deux, indicible et omnipr\u00e9sent dans les interstices entre les vers, c\u2019est \u00e0 la fois celui du plurilinguisme, celui de l\u2019enfant port\u00e9 au ventre qui n\u2019est pas encore n\u00e9, celui de la m\u00e8re \u00e9merveill\u00e9e mais meurtrie dans sa chair, celui de la relation ambig\u00fce aux racines, bref, celui du regard trouble que la po\u00e9sie doit continuer \u00e0 cultiver. L\u2019autrice le fait \u00e0 merveille, et finit par \u00e9pouser sa nature fugitive, insondable et r\u00e9volt\u00e9e aux derni\u00e8res lignes du texte&nbsp;: \u00ab&nbsp;et je suis grondement\/fureur de la pierre\/\/ruisseau grelottant&nbsp;;\/d\u00e9dale&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">Vincent Annen<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Compte rendu de Marina Skalova, Le corps cille, Gen\u00e8ve, H\u00e9ros-Limite, 2025. 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