{"id":4173,"date":"2026-03-03T15:00:00","date_gmt":"2026-03-03T14:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/?p=4173"},"modified":"2026-03-30T09:39:02","modified_gmt":"2026-03-30T07:39:02","slug":"des-jeunes-filles-a-lombre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/uncategorized\/des-jeunes-filles-a-lombre\/","title":{"rendered":"Des jeunes filles \u00e0 l\u2019ombre"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Compte rendu de Fleur Jaeggy, <em><a href=\"https:\/\/editionszoe.ch\/livre\/les-annees-bienheureuses-du-chatiment\/\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/editionszoe.ch\/livre\/les-annees-bienheureuses-du-chatiment\/\">Les ann\u00e9es bienheureuses du ch\u00e2timent<\/a><\/em>, Ch\u00eanes-Bourg, Zo\u00e9 poche, 2026 [1992].<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Commen\u00e7ons ce compte-rendu par un petit d\u00e9tour personnel. Ma curiosit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Fleur Jaeggy est pr\u00e9cis\u00e9ment n\u00e9e parce que j\u2019avais entendu parler d\u2019un texte curieux, sorte de roman de formation mi-sensuel mi-froid, se d\u00e9roulant dans un internat perdu dans la campagne appenzelloise et \u00e9crit par une romanci\u00e8re d\u2019origine suisse dont la langue d\u2019\u00e9criture est l\u2019italien. Ainsi, pendant quelques temps, la recherche d\u2019un livre intitul\u00e9 <em>Les ann\u00e9es bienheureuses du ch\u00e2timent<\/em> a impuls\u00e9 mes passages en librairies d\u2019occasion, sans que jamais je ne me r\u00e9solve \u00e0 me le procurer en biblioth\u00e8que. Pourquoi ne pas l\u2019acheter neuf&nbsp;? Eh bien, parce que ce court roman traduit de l\u2019italien \u00e9tait \u00e9puis\u00e9 aussi bien dans la collection blanche de Gallimard, qui l\u2019avait \u00e9dit\u00e9 en 1992, que dans son \u00e9dition Folio. Cette indisponibilit\u00e9 s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e d\u2019autant plus frustrante lorsque Fleur Jaeggy a \u00e9t\u00e9 couronn\u00e9e, d\u00e9but 2025, par le Grand prix suisse de litt\u00e9rature, d\u00e9cern\u00e9 par l\u2019Office f\u00e9d\u00e9ral de la culture. Il faut d\u00e8s lors saluer l\u2019initiative des \u00e9ditions Zo\u00e9, qui r\u00e9\u00e9ditent le texte, dans la traduction de Jean-Paul Manganaro, au sein de sa collection de poche, o\u00f9 il rejoint un corpus de \u00ab&nbsp;fins d\u2019enfance&nbsp;\u00bb incluant notamment <em>Le milieu de l\u2019horizon<\/em> de Roland Buti et <em>Th\u00e9oda<\/em> de S. Corinna Bille.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ses th\u00e9matiques le roman de Fleur Jaeggy peut faire penser \u00e0 d\u2019autres textes d\u2019internat, que ce soit le <em>Th\u00e9r\u00e8se et Isabelle<\/em> de Violette Leduc (1966 pour la version censur\u00e9e), <em>Les d\u00e9sarrois de l\u2019\u00e9l\u00e8ve T\u00f6<\/em><em>rless<\/em> de Robert Musil (1906) ou encore des films comme <em>Pique-nique \u00e0 Hanging Rock <\/em>(Peter Weir, 1975)<em>. <\/em>Il ne faut cependant pas se laisser tromper par cette parent\u00e9&nbsp;: l\u2019atmosph\u00e8re et les personnages d\u00e9crits par Fleur Jaeggy ont un caract\u00e8re unique qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre (re)d\u00e9couvert.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelque part, une femme \u00e9crit ses souvenirs de jeunesse. On ne sait gu\u00e8re ce qu\u2019elle est, quel \u00e2ge elle a, au moment de l\u2019\u00e9criture de son r\u00e9cit. Ce dernier s\u2019\u00e9labore selon une suite vaguement chronologique d\u2019\u00e9v\u00e9nements, entrem\u00eal\u00e9s de r\u00e9miniscences ob\u00e9issant \u00e0 un principe d\u2019association libre. Il ne faut cependant pas se laisser leurrer par le dispositif narratif, au demeurant tr\u00e8s faiblement marqu\u00e9&nbsp;: le texte vise \u00e0 rendre compte de l\u2019atmosph\u00e8re tr\u00e8s particuli\u00e8re des \u00e9tudes en internat de la narratrice, ces \u00ab&nbsp;ann\u00e9es bienheureuses du ch\u00e2timent&nbsp;\u00bb. Bien que d\u2019autres institutions soient \u00e9voqu\u00e9es, l\u2019internat principal dont il est question dans le livre s\u2019appelle l\u2019Institut Bausler et se trouve dans l\u2019Appenzell. Cette r\u00e9gion est d\u00e8s l\u2019incipit associ\u00e9e par la narratrice \u00e0 une figure litt\u00e9raire&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-small-font-size\">En ces lieux o\u00f9 Robert Walser avait fait de nombreuses promenades, lorsqu\u2019il se trouvaient \u00e0 l\u2019h\u00f4pital psychiatrique, \u00e0 Herisau, non loin de notre institution. Il est mort dans la neige. Quelques photos montrent ses traces et la posture de son corps dans la neige. Nous ne connaissions pas l\u2019\u00e9crivain. Et il \u00e9tait m\u00eame inconnu de notre professeur de litt\u00e9rature. Parfois je pense qu\u2019il est beau de mourir ainsi, apr\u00e8s une promenade, de se laisser choir dans un s\u00e9pulcre naturel, dans la neige de l\u2019Appenzell, apr\u00e8s presque trente ann\u00e9es d\u2019asile, \u00e0 Herisau. (p. 5)<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9vocation de la mort de l\u2019\u00e9crivain ouvre le texte et n\u2019est de loin pas la derni\u00e8re. Que penser de l\u2019attrait de l\u2019h\u00e9ro\u00efne pour la mort, qui, r\u00e9digeant pourtant son r\u00e9cit des ann\u00e9es apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 l\u2019internat, \u00e9num\u00e8re nombre de morts tragiques qui se font toutes \u00e9cho (l\u2019accident de voiture de la directrice de l\u2019institut, causant sa mort et celle de son mari&nbsp;; le d\u00e9c\u00e8s du cousin d\u2019une camarade&nbsp;; \u2026)&nbsp;? Toutes ces mentions contribuent \u00e0 baigner le texte d\u2019une atmosph\u00e8re mortif\u00e8re. L\u2019esquisse laconique de la d\u00e9pouille de Walser au milieu d\u2019une campagne blanche et d\u00e9serte, apr\u00e8s quelques d\u00e9cennies pass\u00e9es hors du monde dans un asile, n\u2019a rien d\u2019une co\u00efncidence \u00e0 l\u2019or\u00e9e de ce roman d\u2019internat. Celui dont il est question ici est une institution internationale pour jeunes filles ais\u00e9es. Chanceuses&nbsp;? \u00c0 mieux y regarder, il s\u2019agit de la peinture d\u2019une jeunesse encadr\u00e9e et feutr\u00e9e&nbsp;: des jeunes filles dont les familles, entre la bourgeoisie et l\u2019aristocratie, en passant par les milieux des hauts fonctionnaires voire des pr\u00e9sidents, semblent ne pas savoir qu\u2019en faire et les rel\u00e8guent ainsi provisoirement hors du monde, en attendant de pouvoir les pr\u00e9senter en soci\u00e9t\u00e9 et les marier. Ainsi les consignes d\u2019\u00e9ducation de la narratrice sont dict\u00e9es \u00ab&nbsp;depuis le Br\u00e9sil&nbsp;\u00bb par une m\u00e8re jamais autrement d\u00e9crite que par le biais de ces communications \u00e9pistolaires, tandis que le p\u00e8re \u00e9merge lors des vacances pour promener sa fille, qui semble n\u2019avoir aucune id\u00e9e des occupations de ses parents, dans des h\u00f4tels europ\u00e9ens.<\/p>\n\n\n\n<p>Les relations entre les \u00e9tudiantes constituent d\u00e8s lors la majeure partie de la vie sociale des pensionnaires, et ces dynamiques n\u2019ont rien de simple. Habit\u00e9s par les \u00e9motions complexes de l\u2019adolescence mais corset\u00e9s par les exigences disciplinaires et normatives, les liens d\u00e9crits se rattachent moins \u00e0 l\u2019amiti\u00e9 qu\u2019\u00e0 l\u2019admiration, la rivalit\u00e9, l\u2019amour, ou encore une forme d\u2019\u00ab&nbsp;alliance&nbsp;\u00bb comme le d\u00e9crit Gabriella Zalap\u00ec dans sa postface \u00e0 la r\u00e9\u00e9dition&nbsp;: \u00ab des liens qui s\u2019enracinaient dans un terrain satur\u00e9 de r\u00e8gles, o\u00f9 la singularit\u00e9 \u00e9tait gomm\u00e9e en faveur d\u2019une identit\u00e9 collective, d\u2019une \u00e9ducation dont le but \u00e9tait de faire de nous des jeunes filles comme il faut.&nbsp;\u00bb (p. 121). Cet entrem\u00ealement est tout particuli\u00e8rement \u00e9vident lors de l\u2019arriv\u00e9e de Fr\u00e9d\u00e9rique, racont\u00e9e au d\u00e9but du roman et \u00e0 propos de laquelle la narratrice avoue, plus loin : \u00ab je pourrais, si je r\u00e9pondais \u00e0 un interrogatoire, admettre que j\u2019\u00e9tais peut-\u00eatre amoureuse de Fr\u00e9d\u00e9rique&nbsp;\u00bb (p. 49). Le propos du roman n\u2019est pas de d\u00e9finir <em>a posterior<\/em><em>i<\/em> le statut exact de cette relation, mais plut\u00f4t de donner \u00e0 voir sa complexit\u00e9, qu\u2019un passage autour de l\u2019imitation illustre de fa\u00e7on claire&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-small-font-size\">Dans la vie de coll\u00e8ge, chacune de nous, si elle a un peu de vanit\u00e9, \u00e9chafaude sa propre image, une sorte de double vie, s\u2019invente une fa\u00e7on de parler, de marcher, de regarder. Quand je vis son \u00e9criture, je restai sans voix. Presque toutes nos \u00e9critures \u00e9taient semblables, vagues, enfantines, les <em>o<\/em> arrondis, larges. La sienne \u00e9tait compl\u00e8tement architectur\u00e9e. [\u2026] \u00c9videmment, je feignis de ne pas \u00eatre \u00e9tonn\u00e9e, je ne lui jetai qu\u2019un regard. Mais je m\u2019exer\u00e7ai en cachette. Et aujourd\u2019hui encore j\u2019\u00e9cris comme Fr\u00e9d\u00e9rique, et l\u2019on me dit que j\u2019ai une \u00e9criture belle et int\u00e9ressante. Personne ne sait combien je l\u2019ai travaill\u00e9e. (p. 8)<\/p>\n\n\n\n<p>Fr\u00e9d\u00e9rique se distingue des autres \u00e9tudiantes et c\u2019est pour cette raison qu\u2019elle fascine la narratrice. Ce lien est l\u2019un des fils rouges du r\u00e9cit et d\u00e9borde les limites temporelles des ann\u00e9es d\u2019\u00e9tudes puisque l\u2019h\u00e9ro\u00efne relate quelques rencontres ult\u00e9rieures avec sa camarade d\u2019\u00e9cole, toujours sous le signe de la comparaison, notamment dans une sc\u00e8ne o\u00f9 est d\u00e9crit le lieu d\u2019habitation de Fr\u00e9d\u00e9rique&nbsp;: \u00ab Cette chambre est un concept. On ne sait de quoi. Encore une fois elle \u00e9tait all\u00e9e plus loin que moi&nbsp;\u00bb (p. 104). Quelques \u00e9l\u00e9ments diss\u00e9min\u00e9s permettent d\u2019\u00e9tablir qu\u2019elle rencontre des probl\u00e8mes de sant\u00e9 mentale, auxquels l\u2019\u00e9ducation qu\u2019elle a connue ne sont probablement pas \u00e9trangers. Ainsi que l\u2019explique la narratrice&nbsp;: \u00ab Ordre et soumission, on ne peut savoir quels r\u00e9sultats ils vont donner \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte. (&nbsp;\u2026) Mais nous avons re\u00e7u une marque, surtout celles qui ont pass\u00e9 entre sept et dix ans d\u2019internat \u00bb (pp. 95-96).<\/p>\n\n\n\n<p>La tension entre le d\u00e9sir et l\u2019\u00e9criture globalement froide, parfois ironique et sans indulgence, se r\u00e9actualise tout au long du texte et pas seulement dans les passages concernant Fr\u00e9d\u00e9rique. En effet, nous la retrouvons aussi dans le titre, auquel un moment de r\u00e9flexion sur les accointances de la volupt\u00e9 et de la discipline fait \u00e9cho&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-small-font-size\">Le plaisir du d\u00e9sappointement. Cela n\u2019\u00e9tait pas nouveau pour moi. Je l\u2019appr\u00e9ciais depuis que j\u2019avais huit ans et que j\u2019\u00e9tais pensionnaire dans mon premier coll\u00e8ge, religieux. Et ce furent sans doute les plus belles ann\u00e9es, pensais-je, les ann\u00e9es du ch\u00e2timent. Il y a comme une exaltation l\u00e9g\u00e8re mais constante, dans les ann\u00e9es du ch\u00e2timent, dans les ann\u00e9es bienheureuses du ch\u00e2timent. (p.83)<\/p>\n\n\n\n<p>Le roman est par ailleurs \u00e9maill\u00e9 de portraits, brefs mais incisifs, de pensionnaires et d\u2019adultes (enseignants et parents) et donne \u00e0 voir un regard de jeune fille dont la justesse d\u2019observation est presque cruelle, tant les d\u00e9tails mis en \u00e9vidence, que ce soit sur les corps ou les comportements, sont peu reluisants. L\u2019apparente trivialit\u00e9 de ce quotidien d\u2019adolescente est rendue profond\u00e9ment \u00e9trange par la teinte nostalgique et \u00e2pre du texte et par la pr\u00e9cision presque glaciale de l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">Ami Lou Parsons<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Compte rendu de Fleur Jaeggy, Les ann\u00e9es bienheureuses du ch\u00e2timent, Ch\u00eanes-Bourg, Zo\u00e9 poche, 2026 [1992]. 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