{"id":3883,"date":"2026-01-30T17:59:22","date_gmt":"2026-01-30T16:59:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/?p=3883"},"modified":"2026-02-10T10:57:20","modified_gmt":"2026-02-10T09:57:20","slug":"en-finir-avec-lautodestruction","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/uncategorized\/en-finir-avec-lautodestruction\/","title":{"rendered":"En finir avec l\u2019autodestruction"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Compte rendu de Louis Achille, <em><a href=\"https:\/\/www.viceversalitterature.ch\/book\/26369\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/www.viceversalitterature.ch\/book\/26369\">J\u2019aurais voulu \u00eatre douze serpents<\/a><\/em>, Gen\u00e8ve, Cousu mouche, 2025, 171 p. <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>J\u2019aurais voulu \u00eatre douze serpents<\/em> (2025) raconte la qu\u00eate d\u2019identit\u00e9 personnelle et le cheminement de Louis Achille, auteur et personnage principal du roman \u00e0 la premi\u00e8re personne. De l\u2019enfance \u00e0 l\u2019\u00e2ge m\u00fbr, en passant par les fugues et les cuites de l\u2019adolescent, le texte restitue dans une langue neuve et singuli\u00e8re les \u00e9tapes et les \u00e9preuves d\u2019un parcours de vie ancr\u00e9 dans une famille disjointe qui, elle-m\u00eame, prend ses racines dans un tissu interg\u00e9n\u00e9rationnel difficile, mais il met aussi en sc\u00e8ne une s\u00e9rie d\u2019exp\u00e9riences typiques de la jeunesse des ann\u00e9es 1990, 2000 et 2010, brossant ainsi le portrait d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration. L\u2019\u00e9criture se saisit de cette m\u00e9moire individuelle, familiale et collective et vient la mettre en travail de l\u2019int\u00e9rieur, recousant les fils qui peuvent l\u2019\u00eatre tout en faisant la paix avec les d\u00e9chirures, les trous, l\u2019absence. Au c\u0153ur du r\u00e9cit, il y a bien s\u00fbr l\u2019identit\u00e9 individuelle et le trajet du <em>je<\/em>, mais il y a aussi une dialectique de la destruction (de soi et des autres) et de la cr\u00e9ation (de soi et du lien avec les autres), du chaos et du d\u00e9sordre.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de d\u00e9velopper ces diff\u00e9rents aspects, il convient de s\u2019interroger sur le titre de l\u2019\u0153uvre. On entend d\u2019abord l\u2019aspiration d\u2019un sujet (j\u2019aurais voulu), mais d\u2019embl\u00e9e son d\u00e9sir d\u2019absolu, au conditionnel pass\u00e9, est donn\u00e9 \u00e0 lire comme d\u00e9pass\u00e9, tout \u00e0 la fois r\u00e9volu, d\u00e9mesur\u00e9 et impossible, celui d\u2019\u00ab&nbsp;\u00eatre douze serpents&nbsp;\u00bb, o\u00f9 transparaissent l\u2019illimitation et la fragmentation du soi, la d\u00e9multiplication des potentialit\u00e9s et l\u2019accroissement de la puissance cr\u00e9atrice (douze), mais aussi la fluidit\u00e9 d\u2019un mouvement vital et le contact direct avec la terre et l\u2019origine, la reptation sensuelle et la concr\u00e9tude de la mati\u00e8re, des sensations (serpents). Le symbole appara\u00eet ainsi comme une cl\u00e9 d\u2019interpr\u00e9tation d\u2019un rapport esth\u00e9tique \u00e0 l\u2019identit\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9criture, au monde&nbsp;: \u00ab&nbsp;La mati\u00e8re est une coul\u00e9e noire, dans mes doigts, elle glisse, on dirait un serpent qui file dans un buisson&nbsp;\u00bb (139). En d\u2019autres termes, l\u2019aspiration frustr\u00e9e (j\u2019aurais voulu) exprime paradoxalement le d\u00e9sir et le deuil de la pl\u00e9nitude&nbsp;; l\u2019envie de vivre dans un monde plein, satur\u00e9 de sensations riches, \u00e0 l\u2019image de celui que l\u2019\u00e9criture invente et le renoncement \u00e0 l\u2019absolu, \u00e0 la fusion, comme en t\u00e9moigne notamment la transformation subjective li\u00e9e \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience amoureuse : \u00ab&nbsp;Plus de pourquoi. La question c\u2019est comment, comment am\u00e9nager des espaces, comment transformer ces sentiments en forces pour l\u2019autre, comment les vivre ensemble&nbsp;\u00bb (164).<\/p>\n\n\n\n<p>Pris entre deux lign\u00e9es familiales, l\u2019une populaire (c\u00f4t\u00e9 maternel), l\u2019autre dipl\u00f4m\u00e9e de l\u2019enseignement sup\u00e9rieur (c\u00f4t\u00e9 paternel), le narrateur retrace les origines d\u2019une famille de la petite classe moyenne, la s\u00e9paration entre les parents, les probl\u00e8mes personnels du p\u00e8re. Il donne ainsi \u00e0 sentir, \u00e0 chaque \u00e9tape du r\u00e9cit, la mani\u00e8re dont l\u2019histoire sociale et psychique de la famille p\u00e8se sur ses \u00e9paules&nbsp;: Louis est conditionn\u00e9, contraint, d\u00e9termin\u00e9 par le poids du pass\u00e9 familial, mais Louis ne cesse aussi de contester l\u2019h\u00e9ritage complexe auquel il est assujetti, de le travailler de l\u2019int\u00e9rieur, de s\u2019y confronter et de s\u2019y d\u00e9battre. Ainsi, la tendance du protagoniste \u00e0 fuir devant ses probl\u00e8mes, \u00e0 choisir l\u2019alcool, l\u2019errance, l\u2019aventure au bout de la nuit, plut\u00f4t que d\u2019affronter le r\u00e9el, est donn\u00e9 \u00e0 voir comme une d\u00e9fense \u00e0 l\u2019\u00e9gard des figures paternelles (le p\u00e8re&nbsp;; le beau-p\u00e8re, Carmine) qui, l\u2019un et l\u2019autre, incarnent \u00e0 la fois l\u2019ordre \u00e9tabli et la r\u00e9bellion, la marginalit\u00e9, le rejet des normes. Sans pr\u00e9tendre proposer une analyse approfondie de ces enjeux, il m\u2019appara\u00eet que le roman met en sc\u00e8ne de mani\u00e8re pr\u00e9cise le syst\u00e8me familial et la mani\u00e8re dont il est v\u00e9cu par le je-narr\u00e9 (l\u2019enfant racont\u00e9), donnant ainsi \u00e0 voir la mani\u00e8re dont le sujet forme ses plis, la fa\u00e7on dont ses dispositions se structurent en r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019environnement familial, scolaire et social.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce point est d\u2019une importance centrale puisque le rapport de d\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la norme fa\u00e7onne en profondeur la trajectoire du <em>je&nbsp;<\/em>: rejet des pratiques sociales et des valeurs associ\u00e9es \u00e0 la classe bourgeoise&nbsp;; rejet de l\u2019excellence scolaire&nbsp;; rejet de la propret\u00e9 et du rangement \u2013 \u00ab&nbsp;Je suis contre l\u2019ordre des choses donc le rangement est l\u2019ennemi num\u00e9ro un&nbsp;[\u2026] Ma r\u00e9volte se fait dans le chaos que je m\u2019impose&nbsp;\u00bb (83)&nbsp;; rejet de \u00ab&nbsp;la langue-prison acad\u00e9mique&nbsp;\u00bb (85)&nbsp;; rejet du travail per\u00e7u comme un temps vol\u00e9, etc. \u00c0 l\u2019inverse, le protagoniste se met en qu\u00eate d\u2019exp\u00e9riences hors-cadre&nbsp;: d\u00e9sir presque mystique d\u2019un rapport absolu et imm\u00e9diat \u00e0 soi, l\u2019autre et le monde&nbsp;; tendance \u00e0 l\u2019autodestruction, qui appara\u00eet comme une sorte d\u2019assaut men\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de soi contre l\u2019ordre, la structuration, et ce, au d\u00e9triment de la sensibilit\u00e9, comme en t\u00e9moigne le bel \u00e9pisode o\u00f9 la posture et la po\u00e9sie de Charles Bukowski (fortement marqu\u00e9es par des dynamiques d\u2019autodestruction) deviennent une interface th\u00e9rapeutique entre le protagoniste et son enseignante d\u2019anglais&nbsp;; recherche, durant la longue jeunesse, du \u00ab&nbsp;point de non-retour&nbsp;\u00bb, jouissance de \u00ab&nbsp;marcher sur le pr\u00e9cipice de la folie&nbsp;\u00bb (67), comme s\u2019il s\u2019agissait l\u00e0 encore d\u2019attaquer, au c\u0153ur de la psych\u00e9 propre, la rationalit\u00e9, elle-m\u00eame assimil\u00e9e, en derni\u00e8re instance, au carcan r\u00e9pressif de l\u2019ordre \u00e9tabli, entravant la vitalit\u00e9 et l\u2019expressivit\u00e9 du corps, l\u2019intensit\u00e9 et l\u2019authenticit\u00e9 du lien, la possibilit\u00e9 d\u2019une communion r\u00e9elle avec les autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais au terme du r\u00e9cit, le sujet conf\u00e8re au refus de l\u2019ordre une valence nouvelle, simultan\u00e9ment affective, politique et \u00e9mancipatrice. De la n\u00e9gation, il passe \u00e0 l\u2019affirmation de nouveaut\u00e9s en ad\u00e9quation avec la vie, se reconnaissant par exemple dans le d\u00e9sir des zadistes de cr\u00e9er de \u00ab&nbsp;nouvelles formes de cohabitation et d\u2019organisation sociale&nbsp;\u00bb (149). Dans l\u2019ordre sociopolitique comme dans l\u2019ordre esth\u00e9tique (l\u2019\u00e9criture) et existentiel (la vie quotidienne), l\u2019invention appara\u00eet comme la solution permettant de conserver le rejet de l\u2019ordre existant \u2013 \u00ab&nbsp;vous les camions, les patrons, les tanks&nbsp;\u00bb (169) \u2013 tout en cr\u00e9ant des r\u00e9gimes de normativit\u00e9 et de structuration \u00e0 m\u00eame de renouveler les rapports sociaux. En r\u00e9sum\u00e9, il s\u2019agit d\u2019en finir avec l\u2019autodestruction de l\u2019adolescence (bitures, errances, strat\u00e9gies esth\u00e9tiques et existentielles d\u2019\u201cauto-clochardisation\u201d) pour acc\u00e9der au registre de l\u2019affirmation (amoureuse, politique, esth\u00e9tique), ce qui transite notamment par l\u2019\u00e9panouissement dans diverses pratiques ordinaires (le v\u00e9lo, le tatouage, les joies du corps, le style de vie) qui, \u00e0 leur mani\u00e8re, permettent au sujet d\u2019inscrire sa singularit\u00e9 dans l\u2019ordre du monde.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce passage des formes de n\u00e9gation de soi aux formes d\u2019affirmation de soi, l\u2019\u00e9criture occupe une place fondamentale. Un extrait exprime l\u2019un des traits dominants de l\u2019esth\u00e9tique du texte qu\u2019on pourrait qualifier de <em>sensualisme sale<\/em>. Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 paralys\u00e9 par la monumentalit\u00e9 des \u0153uvres du canon litt\u00e9raire, le narrateur d\u00e9clare, avec une r\u00e9solution manifestaire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Fini la litt\u00e9rature blanche&nbsp;: je veux fabriquer une litt\u00e9rature dans laquelle on se mouche, la tremper dans mon caf\u00e9, les mains pleines de cambouis&nbsp;\u00bb (86). Les taches, fluides, d\u00e9chets et autres r\u00e9alit\u00e9s socialement d\u00e9valoris\u00e9es sont associ\u00e9es au r\u00e9el, \u00e0 la vie du corps qui (re-)prend ses droits et refuse de se plier aux normes sociales et linguistiques. Omnipr\u00e9sence de la mat\u00e9rialit\u00e9, pr\u00e9sence \u00e0 l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 du v\u00e9cu et sensations en exc\u00e8s caract\u00e9risent l\u2019\u00e9criture du monde&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019aube arrive. Elle est blanche et rose presque sirupeuse elle nous emballe. On se sert un verre de ros\u00e9, c\u2019est l\u2019aube qui coule dans nos gorges, on regarde la cuisine macul\u00e9e de rouge, la farine coll\u00e9e, le chocolat coule. L\u2019\u00e9vier d\u00e9borde de vaisselle mais sur la table nos cr\u00e9ations paradent. \u00c7a croustille, \u00e7a sent le romarin&nbsp;\u00bb (75). Tr\u00e8s \u00e9crit, le roman int\u00e8gre avec justesse la prosodie de la langue parl\u00e9e, recourt au proc\u00e9d\u00e9 du discours direct libre pour int\u00e9grer de mani\u00e8re dynamique les dialogues \u00e0 la texture du r\u00e9cit, incorpore de mani\u00e8re convaincante des unit\u00e9s lexicales famili\u00e8res, courantes dans le langage ordinaire mais peu utilis\u00e9es en litt\u00e9rature. Sensualiste, rythm\u00e9e et po\u00e9tique, la proposition stylistique de Louis Achille fait ainsi entendre une singularit\u00e9 expressive.<\/p>\n\n\n\n<p>Outre le fait qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un bon livre, je recommanderais enfin ce roman parce qu\u2019il parvient selon moi \u00e0 saisir une \u00e9poque avec justesse, \u00e0 en extraire les \u201cpetits faits vrais\u201d, les ph\u00e9nom\u00e8nes de masse, la tonalit\u00e9. \u00c0 travers l\u2019histoire du personnage principal, Louis Achille d\u00e9crit une trajectoire de vie singuli\u00e8re, mais il brosse aussi le portrait transindividuel de la \u00ab&nbsp;jeunesse d\u00e9senchant\u00e9e&nbsp;\u00bb des pays occidentaux actuels. Le texte donne \u00e0 sentir avec force la d\u00e9sorientation et le d\u00e9sespoir noy\u00e9s, les aspirations au changement, le rejet d\u2019un monde chaque jour plus injuste et violent, notamment symbolis\u00e9 par la norme h\u00e9t\u00e9ro-patriarcale, la \u201ctoxicit\u00e9\u201d navrante du p\u00e8re et, bien s\u00fbr, l\u2019\u00c9tat, d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 r\u00e9primer toute forme d\u2019exp\u00e9rimentation politique et de nouveaut\u00e9 \u00e9galitaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">Vivien Poltier<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Compte rendu de Louis Achille, J\u2019aurais voulu \u00eatre douze serpents, Gen\u00e8ve, Cousu mouche, 2025, 171 p. 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