{"id":3427,"date":"2025-11-06T15:00:00","date_gmt":"2025-11-06T14:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/?p=3427"},"modified":"2025-11-27T16:41:45","modified_gmt":"2025-11-27T15:41:45","slug":"poetiques-de-la-precarite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/compte-rendu\/poetiques-de-la-precarite\/","title":{"rendered":"Po\u00e9tiques de la pr\u00e9carit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Compte rendu d&rsquo;Ed Wige, <em><a href=\"https:\/\/www.paulette-editrice.ch\/ouvrages\/travelling\/\">Travelling<\/a>, <\/em>Lausanne, Paulette \u00e9ditrice, coll. \u00ab\u00a0Grattaculs\u00a0\u00bb, 2025, 201 p.\u00a0<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce que je fous l\u00e0&nbsp;\u00bb (89), se demande Deniz, fra\u00eechement arriv\u00e9\u00b7e \u00e0 Shanghai pour suivre les tribulations professionnelles d\u2019Andrea, sa\u00b7on partenaire. Cette question pourrait \u00eatre un refrain g\u00e9n\u00e9rationnel, ritournelle d\u2019un monde en d\u00e9liquescence entre le <em>greenwashing <\/em>des grandes entreprises et celleux qu\u2019on appelle \u00ab&nbsp;expats&nbsp;\u00bb uniquement parce qu\u2019iels sont blanc\u00b7he\u00b7s, qui quittent le pays \u00e0 la recherche d\u2019un march\u00e9 du travail plus flexible (en langage de manager, pr\u00e9caire, justement). \u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce que je fous l\u00e0&nbsp;\u00bb, c\u2019est aussi le constat du m\u00e9tissage de Deniz, \u00ab&nbsp;<em>enfant de lait<\/em>&nbsp;\u00bb de parents turcs immigr\u00e9s en Suisse, coinc\u00e9 entre deux eaux, \u00ab&nbsp;trop cajol\u00e9 par la m\u00e8re et la Suisse&nbsp;\u00bb, selon son p\u00e8re (87), en pratique \u00ab&nbsp;secr\u00e9taire&nbsp;\u00bb de ses parents comme tant de jeunes qui connaissent mieux la langue du pays d\u2019accueil que les membres de leurs familles.&nbsp; \u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce que je fous l\u00e0&nbsp;\u00bb, c\u2019est enfin ce que se demande Deniz dans son couple, \u00e0 un terrible repas de No\u00ebl de bo\u00eete \u00e0 Shanghai, invit\u00e9\u00b7e en tant que conjoint\u00b7e mais proprement invisible, miroir de la maison vide, du travail ali\u00e9nant d\u2019Andrea qui ronge sur le quotidien&nbsp;: \u00ab&nbsp;la dinde aux marrons laissera-t-elle une impression plus pr\u00e9gnante que moi, ce soir&nbsp;?&nbsp;\u00bb (92), se demande-t-iel amer\u00b7\u00e8re. Le deuxi\u00e8me roman d\u2019Ed Wige, apr\u00e8s son remarqu\u00e9 <em>Milch Latte Mleko, <\/em>\u00e9galement publi\u00e9 par Paulette en 2023 et r\u00e9compens\u00e9 du prix Suisse de litt\u00e9rature 2024, s\u2019\u00e9gr\u00e8ne au son de cette question qui prend des couleurs existentielles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, les histoires d\u2019amour qui se d\u00e9font sur fond de villes asiatiques, rien de neuf apparemment, voir <em>Lost in Translation <\/em>(Sofia Coppola, 2003)<em>. Travelling <\/em>a bien quelque chose de cin\u00e9matographique, car il est rythm\u00e9 de ses diff\u00e9rents \u00ab&nbsp;exit et stop&nbsp;\u00bb (46), pour reprendre une autre ritournelle&nbsp;: mais il ne s\u2019agit pas que de cela. Le r\u00e9cit d\u2019Ed Wige ne se contente pas de se d\u00e9velopper th\u00e9matiquement autour de la pr\u00e9carit\u00e9, d\u2019abord financi\u00e8re, qui se r\u00e9percute sur les sentiments, les d\u00e9sirs, mais construit une narration elle-m\u00eame constamment pr\u00e9caire, fond\u00e9e sur le principe du <em>travelling, <\/em>qui (l\u2019\u00e9pigraphe le rappelle un peu didactiquement) veut dire \u00ab&nbsp;voyage en cours&nbsp;\u00bb, par d\u00e9finition, la forme grammaticale du temps continu appuyant l\u2019inach\u00e8vement de l\u2019action (7). Mais le <em>travelling <\/em>consiste aussi en un d\u00e9placement de la cam\u00e9ra au cours de prises de vue, afin de se rapprocher, s\u2019\u00e9loigner, s\u2019\u00e9carter, se d\u00e9placer, bref, donner un autre angle sur l\u2019action en cours. Les multiples \u00ab&nbsp;exit et stop&nbsp;\u00bb qui rythment l\u2019histoire sont la transposition litt\u00e9raire de cette juxtaposition de temporalit\u00e9s, o\u00f9 \u00ab&nbsp;dans une autre version de l\u2019histoire&nbsp;\u00bb (47), les personnages changent d\u2019avis. \u00c9chappent, justement, au sc\u00e9nario attendu, donn\u00e9 en anglais pour en exhiber la consistance de chewing-gum pr\u00e9m\u00e2ch\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Deniz et Andrea lived somehow happily ever after, in Switzerland\u2026 avec des disputes r\u00e9guli\u00e8res et des litres de caf\u00e9.&nbsp;\u00bb (46) La cam\u00e9ra refuse obstin\u00e9ment de s\u2019arr\u00eater, comme les d\u00e9sirs, les incompr\u00e9hensions, les d\u00e9sirs de libert\u00e9, et les projets. C\u2019est l\u2019ambition qui fait partir&nbsp;Andrea, habitu\u00e9\u00b7e des relations \u00e0 distance et de la vie en pointill\u00e9 des <em>workaholics, <\/em>\u00ab&nbsp;son quotidien s\u2019est rempli \u00e0 craquer de factsheets, workshops, trainings, capacity building events et, au final, beaucoup de bullshit. Une situation confortable. \u00c7a aurait pu durer.&nbsp;\u00bb (11)&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le regrett\u00e9 David Graber consacrait il y a quelques ann\u00e9es un ouvrage tragi-comique aux <em>bullshits jobs, <\/em>parfaitement inutiles, voire nuisibles, par leur peu d\u2019impact r\u00e9el sur le monde. Pourtant Andrea ne voulait pas \u00e7a. C\u2019\u00e9tait plut\u00f4t un envie de partir : \u00ab&nbsp;Sa maison, c\u2019est le d\u00e9paysement, au fond.&nbsp;\u00bb (80) Cependant, en r\u00e9alit\u00e9, le pendant<em> <\/em>de la <em>bulshittisation <\/em>des jobs, c\u2019est la pr\u00e9carisation, dans la pure tradition n\u00e9ocoloniale comme en atteste le personnage de Jenny, \u00ab&nbsp;la vieille joyeuse ou la jeune soucieuse&nbsp;\u00bb (90), employ\u00e9e de maison chinoise fournie par l\u2019entreprise&nbsp;: \u00ab&nbsp;Deniz ne s\u2019occupera de rien. Elle s\u2019occupera de tout.&nbsp;\u00bb (90) La complicit\u00e9 entre Jenny et Deniz, solidarit\u00e9 de classe car ce\u00b7tte dernier\u00b7\u00e8re vient d\u2019un milieu moins favoris\u00e9 que celui d\u2019Andrea, rythme le s\u00e9jour chinois et le cl\u00f4t \u00e9galement. En effet, les tribulations de Jenny sur le march\u00e9 du travail incarnent la position extr\u00eame d\u2019une pr\u00e9carisation \u00e0 comprendre comme un <em>continuum<\/em> \u2013 qui existerait d\u2019ailleurs si les deux avaient choisi la destin\u00e9e suivante \u00e9galement, en attestent les r\u00e9centes coupes budg\u00e9taires dans la recherche et l\u2019immigration&nbsp;: \u00ab&nbsp;donner des cours de fran\u00e7ais en Suisse&nbsp;: Deniz au Service de l\u2019inclusion et Andrea \u00e0 l\u2019Universit\u00e9&nbsp;\u00bb (66). Mais si la Chine ou la Suisse, malgr\u00e9 leurs diff\u00e9rences apparentes, semblent finalement se fondre \u2013 car pas d\u2019ailleurs dans le monde n\u00e9olib\u00e9ral ici portraitur\u00e9, \u00ab&nbsp;en Chine et en Suisse, donc. Peu importe&nbsp;\u00bb (195) \u2013 les diverses possibilit\u00e9s d\u2019une existence s\u2019\u00e9tirent entre deux continents, deux d\u00e9sirs, deux ambitions, et un enfant entre deux&nbsp;: \u00ab&nbsp;plus le couple s\u2019\u00e9loigne et plus l\u2019enfant les rapproche.&nbsp;\u00bb (p. 123) Autrement dit, le monde est absurde, quel que soit le lieu. Alors comment vivre, faire famille, avancer&nbsp;?Il importe maintenant de pr\u00e9ciser&nbsp;: l\u2019\u00e9criture inclusive utilis\u00e9e dans ce compte-rendu n\u2019est pas une coquetterie de critique <em>queer, <\/em>mais bien la transcription de ce qui fait l\u2019autre originalit\u00e9 du roman d\u2019Ed Wige, et la force de la collection \u00ab&nbsp;Grattaculs&nbsp;\u00bb de Paulette <a href=\"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/compte-rendu\/trinite-cul\/\">dont j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 \u00e0 cet endroit<\/a>, qui laisse \u00e0 ses \u00e9crivain\u00b7es la libert\u00e9 d\u2019une \u00ab&nbsp;langue vivante, plurielle et inclusive&nbsp;\u00bb (deuxi\u00e8me de couverture) en plus de mettre \u00e0 l\u2019honneur des r\u00e9cits queer. Dans <em>Travelling, <\/em>la voix narrative refuse habilement d\u2019assigner un genre aux personnages principaux, rejetant le pouvoir m\u00e9dical qu\u2019elle prend d\u2019habitude par autorit\u00e9, en d\u00e9crivant des parties du corps qui n\u2019\u00e9voquent pas la binarit\u00e9 : \u201cQu\u2019aime exactement Deniz chez Andra ? Les nuances azur de ses yeux ? Ou les m\u00e8ches en sueur qui les entravent quand Andrea trime son corps ? L\u2019imperfection de sa peau ? Sa voix \u00e9raill\u00e9e et g\u00e9missante \u00e0 la fois ? Est-ce que la dext\u00e9rit\u00e9 de ses mains qui d\u00e9clenche la folie?\u201d (15) Sans faire recours \u00e0 un seul moment au point m\u00e9dian, elle d\u00e9peint cette histoire d\u2019amour dans une narration qu\u2019on pourrait appeler non-binaire, au sens trans* du terme&nbsp;: la non-binarit\u00e9 d\u00e9signe des personnes dont l\u2019identit\u00e9 de genre se situe en dehors du mod\u00e8le binaire homme ou femme. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance du <em>travelling<\/em>&nbsp;: non-binariser, c\u2019est refuser l\u2019<em>exit et stop, <\/em>c\u2019est refuser l\u2019alternative simple, le ou (disjonctif) et pr\u00e9f\u00e9rer le et (conjonctif, accumulatif), c\u2019est partir du script attendu pour d\u00e9vier, encore et encore. Au lieu de prendre leur mal en patience et \u00ab&nbsp;sillonner [la Chine] immense dans tous les sens&nbsp;\u00bb, un \u00ab&nbsp;coup du sort&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;leur couple allait avoir un b\u00e9b\u00e9.&nbsp;\u00bb (99) L\u00e0 aussi, la question de qui porte l\u2019enfant est maintenue dans le flou, au profit de ce qui est plus int\u00e9ressant&nbsp;: l\u2019effet de cette prochaine naissance sur les parents. Transformations, bifurcations identitaires, incarn\u00e9es par l\u2019initiation au drag \u00e0 laquelle participe Deniz pour passer le temps \u00e0 Shanghai&nbsp;: \u00ab&nbsp;Car dans ce miroir, chaque semaine, Deniz devient d\u2019autres personnes, que ce soit Miss Bella Stanbul, Coco Damn \u2013 comme ce mercredi soir \u2013 Dany Atta Bello. Et ces personnes, \u00e0 pr\u00e9sent, sont autant de versions de Deniz.&nbsp;\u00bb (155) Andrea, en face, ali\u00e9n\u00e9\u00b7e par un travail dans lequel iel se sent plus connect\u00e9\u00b7e au poisson-dragon de l\u2019aquarium du hall central (156) qu\u2019\u00e0 ses coll\u00e8gues, s\u2019effondre en sanglotant car \u00ab&nbsp;la production sera d\u00e9localis\u00e9e. Tout le monde sera vir\u00e9.&nbsp;\u00bb (176) Pr\u00e9carit\u00e9s mat\u00e9rielles, pr\u00e9carit\u00e9 identitaire \u2013 cette derni\u00e8re n\u2019ayant pas \u00e0 \u00eatre id\u00e9alis\u00e9e, puisque les personnes queer<em> <\/em>et plus particuli\u00e8rement trans* souffrent plus de la pr\u00e9carit\u00e9 financi\u00e8re que les autres populations \u2013, le r\u00e9cit d\u2019Ed Wige expose les ramifications d\u2019existences qui refusent de suivre les prescriptions sociales et inventent autre chose, sans pour autant oblit\u00e9rer les contraintes mat\u00e9rielles capitalistes. Si comme Andrea ou Deniz vous \u00ab&nbsp;navigu[ez] \u00e0 vue dans le flou artistique de la vie&nbsp;\u00bb (189) je vous conseille de faire, comme Jenny, un \u00ab&nbsp;choix net&nbsp;\u00bb (189)&nbsp;: lire ce livre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">Val Bovey<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em><sup>Image de couverture : <\/sup><\/em><a href=\"https:\/\/www.paulette-editrice.ch\/ouvrages\/travelling\/\"><sup>https:\/\/www.paulette-editrice.ch\/ouvrages\/travelling\/<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Compte rendu d&rsquo;Ed Wige, Travelling, Lausanne, Paulette \u00e9ditrice, coll. \u00ab\u00a0Grattaculs\u00a0\u00bb, 2025, 201 p.\u00a0 \u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce que je fous l\u00e0&nbsp;\u00bb (89), se demande Deniz, fra\u00eechement arriv\u00e9\u00b7e \u00e0 Shanghai pour suivre&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1001319,"featured_media":3429,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"template-full-width-cover.php","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":{"0":"post-3427","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-compte-rendu"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3427","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1001319"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3427"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3427\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3595,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3427\/revisions\/3595"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3429"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3427"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3427"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.asso-unil.ch\/archipel\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3427"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}